Points clés
Les vastes toiles de Georges Mathieu, créées des années 1950 aux années 1980, obtiennent systématiquement de bons résultats en vente aux enchères, son record actuel s’élevant à 1,4 million de livres sterling pour « Tuz Gölü » (1978), établi en 2021. Huit de ses dix meilleurs résultats ont été enregistrés depuis 2020, témoignant d'un marché notable peu après le décès de l’artiste. Ses œuvres les plus valorisées arborent ses gestes calligraphiques caractéristiques, exécutés avec célérité, avec des résultats particulièrement solides pour les peintures faisant référence à des thèmes historiques ou témoignant d'influences orientales. Les œuvres bénéficiant d'une provenance et d'un historique d'exposition exceptionnels dépassent régulièrement leurs estimations hautes, reflétant la reconnaissance croissante du rôle de Mathieu dans l'art européen d’après-guerre.
Georges Mathieu (1921-2012) a développé sa propre forme d'abstraction, caractérisée par un geste spontané, une dimension théâtrale et des références historiques. Le fondateur autoproclamé de l'abstraction lyrique est reconnu pour son style calligraphique singulier, qui lui a valu le qualificatif de « calligraphe occidental » et a permis d'établir un pont influent entre la tradition européenne et l'esthétique orientale. Si ses estampes en édition limitée jouissent d'une demande constante sur le marché secondaire, ce sont ses toiles monumentales — notamment celles réalisées à toute vitesse devant un public — qui atteignent les prix d'adjudication les plus élevés.
£1.4M for Tuz Gölü
(HKD 15,000,000)

Cette imposante huile sur toile, mesurant 2,5 x 6 mètres, témoigne de l'ambition monumentale de Mathieu. Adjugée chez Sotheby's Hong Kong en octobre 2021, elle détient le record d'enchères pour une œuvre originale de l'artiste. Le titre fait référence au lac Tuz, un vaste lac salé situé au centre de la Turquie ; néanmoins, son succès à Hong Kong reflète l'intérêt soutenu de Mathieu pour les traditions calligraphiques orientales, bien après son célèbre voyage au Japon en 1957. L'artiste réalisait fréquemment de telles toiles de grandes dimensions devant un public, parfois dans des cadres théâtraux, en utilisant une technique qu'il nommait le « tubisme » — consistant à appliquer la peinture directement depuis les tubes sur la toile. Cette technique, alliée à la rapidité et à la spontanéité caractéristiques de Mathieu, est manifeste dans cette œuvre. En dépit d'un riche historique d'expositions, notamment à la Petite Écurie du château de Versailles en 2006, sa vente en 2021 a marqué la première apparition publique de l'œuvre sur le marché, celle-ci ayant été initialement acquise directement auprès de la succession de Mathieu par un collectionneur privé.
£1.4M for « Souvenir de la Maison d'Autriche »
(HKD 14,200,000)

Une autre toile monumentale de 6 mètres a été adjugée chez Christie's Hong Kong en décembre 2020. Le titre, traduit par « Memory of the House of Austria », s'inscrit dans la fascination que Mathieu a entretenue tout au long de sa carrière pour les dynasties royales européennes et les thèmes historiques. À l'instar de Tuz Gölü (1978), l'œuvre a été exposée dans de nombreux lieux prestigieux, notamment aux Galeries Nationales du Grand Palais à Paris en 1978 et chez Nahmad Contemporary à New York en 2019, mais n'a été proposée publiquement à la vente qu'à une seule reprise. Comme beaucoup de ses œuvres, elle renvoie aux fondements philosophiques de l'Abstraction lyrique, soulignant la primauté de la rapidité d'exécution, l'absence de formes préétablies et l'atteinte d'un état extatique durant le processus créatif.
£1.3M for « La Bataille des Éperons d'or »
(€1,475,000)

Cette œuvre majeure de 1957, mesurant 4 mètres de large, a atteint ce résultat chez Piasa, à Bruxelles, en novembre 2023, ce qui en fait la vente aux enchères la plus récente de cette liste. Le titre, « La Bataille des Éperons d'or », fait référence à une bataille de 1302 au cours de laquelle l'infanterie flamande défit la cavalerie française, un moment charnière de l'histoire médiévale européenne. Par l'usage de la couleur, du geste spontané et une compréhension aiguë de l'espace négatif, Mathieu transpose la narration de la bataille elle-même en une forme abstraite chargée d'émotion. L'œuvre fut initialement exposée à la Galerie Hélios Art à Bruxelles en 1957, puis au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en 1963 ; fidèle à son sujet, elle est demeurée dans les collections de particuliers bruxellois jusqu'à sa vente en 2023.
£977,919 for « Camp de Carthage »
(£1,150,000)

Cette huile sur toile précoce – nommée d'après Carthage, le grand empire commercial phénicien d'Afrique du Nord et rival historique de Rome jusqu'à sa destruction – a été adjugée chez Sotheby's New York en novembre 2022 pour près du double de son estimation haute. Issue de la collection David M. Solinger, l'œuvre avait été acquise auprès de la Kootz Gallery en 1954. Depuis, elle n'est apparue ni en vente aux enchères ni en exposition, ce qui accroît d'autant son attrait auprès des collectionneurs. Réalisée en 1951 durant la période formative de Mathieu, cette peinture a vu le jour juste après sa première exposition personnelle à la Galerie René Drouin en 1950, où André Malraux l'a qualifié pour la première fois de « calligraphe occidental ». La performance exceptionnelle de l'œuvre aux enchères témoigne de l'intérêt suscité par cette phase expérimentale, ainsi que de la reconnaissance croissante, par les collectionneurs, du rôle pionnier de Mathieu dans l'élaboration de l'Abstraction lyrique en tant que réponse européenne singulière à l' expressionnisme abstrait américain.
£808,659 for « L'exil de Go-Daigo sur l'île d'Oki »
(€950,000)

Cette œuvre a atteint un prix record pour Georges Mathieu en France lors de sa vente chez Bonhams Paris en juin 2022. La toile a été créée durant le voyage transformateur de Georges Mathieu au Japon en septembre 1957, et plus précisément à Tokyo, dans la salle de classe de Sōfū Teshigahara, fondateur de l'école d'Ikebana Sogetsu-Ryu. Le titre de la peinture fait référence à l'empereur Go-Daigo, souverain japonais du XIVe siècle qui tenta à deux reprises de renverser le shogunat de Kamakura avant d'être finalement exilé dans la province d'Oki. L'œuvre fut immédiatement exposée au grand magasin Shirakiya par la Gutai Art Association à Tokyo et à Osaka, puis intégra la collection de Jirō Yoshihara, fondateur du mouvement Gutai. Comme l'a souligné Édouard Lombard, directeur du Comité Georges Mathieu : « Elle témoigne du célèbre voyage de Georges Mathieu au Japon en 1957, ainsi que de la calligraphie abstraite développée par le Maître dans les années 1950. Elle constitue également un jalon de l'influence historique que Georges Mathieu a exercée sur le mouvement Gutai. » La vente aux enchères de 2022 fut elle-même exceptionnelle, ponctuée par les applaudissements nourris de la salle lors de l'adjudication de l'œuvre.
£796,700 for L'enlèvement d'Henri IV par l'archevêque Anno de Cologne
(€1,000,000)

Cette grande huile sur toile a été adjugée chez Sotheby's Paris en mai 2008 à son estimation haute exacte, constituant ainsi la vente la plus ancienne de cette liste. L'œuvre a figuré dans la collection de Jean Claude Gandur, collectionneur majeur décoré de la Légion d'honneur en 2017 et à l'origine de l'une des collections les plus importantes au monde consacrées à l'abstraction lyrique. Gandur a qualifié Mathieu de « l'un des pères de l'abstraction » qui a « ouvert son esprit à la peinture contemporaine » à travers leurs « échanges artistiques et philosophiques ». Créée à Düsseldorf en 1958, l'œuvre, intitulée « L'Enlèvement du roi Henri IV », fait référence à l'enlèvement du roi Henri IV (futur empereur du Saint-Empire) par l'archevêque Anno II de Cologne en 1062, s'inscrivant ainsi dans la démarche habituelle de Mathieu consistant à puiser son inspiration dans l'histoire européenne. Cette vente a marqué une reconnaissance précoce de la valeur marchande de Mathieu, précédant l'accélération notable des prix observée ces cinq dernières années, et a maintenu le record d'adjudication pour une œuvre de l'artiste jusqu'à la vente, en 2020, de Souvenir de la Maison d'Autriche (1978).
£628,840 for 1429
(HKD 6,200,000)

Réalisée durant la période « Cosmic Shift » de Mathieu (années 1980-2012), cette huile sur toile fait référence à une année charnière de l'histoire de France, celle où Jeanne d'Arc mena les troupes françaises à la victoire lors du siège d'Orléans. L'œuvre a été adjugée chez Sotheby's Hong Kong en avril 2022 à 150 % de son estimation haute. Ce tableau est lié à une autre œuvre de la même année, La Libération d’Orléans par Jeanne d’Arc (1982), que Mathieu a offerte à la célèbre historienne Régine Pernoud. Ces deux pièces témoignent de l'intérêt soutenu de Mathieu pour les thèmes historiques français au cours de la dernière période de sa carrière, durant laquelle son travail a gagné en expressivité et en coloris — dans cette œuvre, par exemple, l'artiste déploie une gamme chromatique beaucoup plus variée que dans ses productions antérieures.
£615,284 for « Le Temps a laissé son manteau »
(€720,000)

Cette œuvre à l'alkyde, réalisée vers 1987, tire son titre d'un poème de Charles d'Orléans, illustrant les intérêts littéraires de Mathieu parallèlement à ses préoccupations historiques. Elle a été adjugée chez Dorotheum, à Vienne, en juin 2021, pour un montant représentant plus du double de son estimation haute de 300 000 euros. L'utilisation de l'alkyde plutôt que de l'huile témoigne de l'évolution technique de Mathieu au cours de sa période tardive, tandis que la référence littéraire souligne son engagement intellectuel au-delà de thématiques purement historiques. Le titre du poème, « Le temps a laissié son manteau », est extrait d'une œuvre célèbre du XVe siècle célébrant l'arrivée du printemps – établissant peut-être un lien symbolique avec le propre renouveau artistique de Mathieu à la fin de sa carrière.
£577,232 for Espoirs cruels
(HKD 6,200,000)

Cette huile sur toile, dont le titre se traduit par « Cruels Espoirs », a été adjugée chez Sotheby's Hong Kong en avril 2021 pour trois fois son estimation haute. Il est à noter qu'à l'occasion de cette vente, le titre de l'œuvre a été traduit en chinois par « L'Aube dans l'adversité », une variante beaucoup plus positive ; ce glissement sémantique subtil semble souligner la riche influence de la culture et de la calligraphie orientales sur le travail de Mathieu. Toutefois, à l'instar de Le Temps A Laissé Son Manteau (1987), cette œuvre présente un titre et une thématique bien plus philosophiques que ses pièces d'inspiration historique. Elle coïncide avec des événements politiques et personnels marquants pour Mathieu, notamment sa séance photo avec Manuel Litran pour Paris Match et la réélection du président de gauche François Mitterrand.
£511,560 for Hugues de Payens fonde l'ordre du Temple
(€600,000)

Le dernier résultat de cette liste est la vente, en décembre 2019, de l'œuvre « Hugues de Payens fonde l'Ordre du Temple » (1958) chez Christie’s Paris. Le titre fait référence à Hugues de Payens, fondateur de l'ordre du Temple en 1119 et figure clé des croisades ; la création de cette œuvre marquait le 840e anniversaire de cet événement. L'intérêt de Mathieu pour l'histoire médiévale française, et plus particulièrement pour les croisades, peut en partie être attribué à sa conviction que sa mère descendait de Godefroy de Bouillon, chef de la première croisade en 1099. Il estimait également que des figures comme « Hugues Capet incarnaient l'un des plus beaux mythes de notre Histoire, au même titre que Charlemagne et les croisades », alliant ainsi le goût de l'artiste pour les lectures philosophiques et les grands épisodes historiques. L'œuvre a été réalisée en collaboration avec Maurice d’Arquian, de la Galerie Internationale d’Art Contemporain à Paris, qui a contribué à sa reconnaissance internationale.







