
Image © Musée Reina Sofía / Guernica © Pablo Picasso 1937
Pablo Picasso
160 œuvres
Dans l'histoire de l'art du XXe siècle, rares sont les œuvres qui résonnent avec autant de véhémence et d'impact viscéral que Guernica de Picasso. Créé en réaction aux tragédies de la Guerre civile espagnole, ce chef-d'œuvre saisit l'angoisse, le chaos et le tourment subis par les habitants de cette ville basque bombardée. La palette monochromatique de figures déformées et d'animaux en souffrance est conservée au Musée Reina Sofía de Madrid ; pendant plus de trente ans, les visiteurs n'avaient pas le droit d'immortaliser leurs souvenirs de ce tableau emblématique. Récemment, cependant, l'interdiction de photographier Guernica, en vigueur depuis 30 ans, a été levée. Ce changement majeur souligne l'évolution du rapport entre l'art et son public, mais propulse également Guernica au cœur des débats actuels sur l'appréciation et l'engagement. Alors que nous accueillons cet accès renouvelé, une question se pose : cette interdiction était-elle une mesure de protection, visant à préserver le chef-d'œuvre de l'altération due à la culture du selfie, ou constituait-elle une forme involontaire de censure ?
Conçue en 1937, ce chef-d'œuvre fut le commentaire visuel de Picasso sur le bombardement brutal de la ville basque de Guernica pendant la guerre civile espagnole. L'ampleur du carnage et le ciblage de civils innocents lors de cet acte de terreur ont profondément ému Picasso, le poussant à produire une œuvre qui immortaliserait à jamais la tragédie et servirait de symbole universel contre la guerre.
Cependant, alors que les nuages inquiétants de la Seconde Guerre mondiale s'accumulaient, le destin de Guernica a rapidement dépassé les frontières de l'Espagne. Reconnaissant la menace mondiale croissante, Picasso a décidé que cette œuvre inestimable devait être mise à l'abri des forces politiques. Dans un souci de préservation de l'œuvre, Guernica a trouvé refuge temporaire au Museum of Modern Art de New York pendant 42 ans. Elle y est restée, à des milliers de kilomètres de sa terre natale, témoin silencieux des événements tumultueux qui entouraient son pays d'origine.
Des décennies ont passé, et ce n'est qu'en 1981, bien après la fin de la guerre et la transition de l'Espagne vers la démocratie, que Guernica a finalement fait son retour triomphal sur le sol espagnol. Exposée initialement au Prado, elle a été transférée en 1992 dans sa demeure actuelle, le Musée Reina Sofía à Madrid, où elle continue de captiver le public par son intensité émotionnelle brute.
Le smartphone est devenu aussi omniprésent dans les galeries de musée que les murmures et les cartels expliquant l'origine des œuvres. L'essor de la culture du selfie modifie radicalement la dynamique de l'appréciation artistique, surtout en présence d'œuvres phares comme la Joconde ou la Nuit étoilée de Van Gogh. Des lieux autrefois emplis de révérence où l'art exigeait une attention totale sont désormais de plus en plus remplis de visiteurs cherchant à obtenir le cliché parfait, l'œuvre servant souvent de simple arrière-plan.
Ce phénomène n'a pas échappé aux institutions. Le British Museum, par exemple, a interdit les perches à selfie en 2015 pour limiter les perturbations causées par des visiteurs qui privilégient la photographie à l'œuvre elle-même. Ces mesures traduisent une préoccupation croissante au sein des musées : ce virage vers l'engagement photographique pourrait nuire à l'expérience contemplative souhaitée.
Photo par @jerrysaltz sur InstagramCette tendance a attiré l'attention du critique d'art Jerry Saltz, qui a immortalisé le phénomène avec humour en publiant une photo d'une foule au Louvre, tous pointant leurs téléphones pour capturer leur instant avec la Joconde. L'ironie était frappante : des foules de gens, censées être là pour admirer l'une des peintures les plus célèbres au monde, en faisaient en réalité l'expérience à travers l'écran de leurs téléphones.
Alors, qu'est-ce que cela signifie pour l'appréciation de l'art ? D'un côté, les selfies et le partage sur les réseaux sociaux peuvent augmenter l'engagement et l'enthousiasme suscités par l'art. Une publication bien pensée peut mettre en lumière un chef-d'œuvre oublié ou promouvoir une exposition temporaire auprès d'un public plus large. Surtout pour les jeunes générations, l'expérience des réseaux sociaux fait partie de leur réalité, et le fait que les musées s'y adaptent peut les rendre plus accessibles et pertinents.
DaVinci Selfie de pxhere.com est sous licence CC BY 2.0.Cependant, il existe un contre-argument valable : le selfie peut banaliser l'expérience que l'art est censé susciter. L'attention se déplace de l'œuvre elle-même vers l'individu, de l'appréciation à la promotion de soi. L'atmosphère devient moins propice à la contemplation réfléchie, réduisant un chef-d'œuvre à un simple accessoire pour une séance photo. De plus, les flashs incessants et les vibrations des smartphones peuvent perturber l'expérience des autres, transformant des galeries sacrées en arènes bruyantes.
En fin de compte, la question demeure : la culture du selfie améliore-t-elle l'engagement ou érode-t-elle l'essence même de l'appréciation artistique ? Alors que les musées du monde entier sont confrontés à ce problème, il est clair que le phénomène du selfie est plus qu'une simple mode passagère ; c'est le symptôme de profonds changements dans la manière dont nous interagissons avec les œuvres à l'ère du numérique.
Manuel Segade, le nouveau directeur du musée, a exposé ses ambitions avec franchise, insistant sur la nécessité de rendre le monde de l'art plus accessible. Il a exprimé son intérêt pour une nouvelle Transformation en "...assouplissant le caractère institutionnel du musée" et en cherchant "à faciliter la participation des communautés locales au programme."
Suivant la vision de Segade, la décision de lever l'interdiction de la photographie s'inscrit dans une tendance plus large de démocratisation des espaces artistiques. Cette initiative ne fait pas seulement tomber la barrière entre un chef-d'œuvre vénéré et ses admirateurs, elle reconnaît également l'évolution des dynamiques selon lesquelles les publics modernes interagissent avec l'art. En permettant aux visiteurs de capturer et de partager leurs moments avec Guernica, le musée favorise un lien plus profond entre l'œuvre et ses spectateurs.
D'un point de vue pratique, le musée espère que ce changement va améliorer la circulation des visiteurs. Une photo rapide prend moins de temps qu'une observation prolongée, ce qui pourrait réduire les embouteillages devant le tableau. Cette approche témoigne d'une alliance entre le pragmatisme et la vision plus large de Segade en matière d'inclusion et d'accessibilité.
Si la vision de Segade est louable dans son intention de faire tomber les barrières et de rendre l'art plus accessible, la décision de lever l'interdiction de photographier soulève des questions sur l'essence même de l'appréciation artistique. Le musée place désormais une représentation profondément émotionnelle de la guerre au milieu de touristes prenant des selfies. L'œuvre suscitera-t-elle encore le même niveau d'introspection qu'auparavant, ou sera-t-elle réduite à une simple toile de fond pour les profils des réseaux sociaux ?
Un chapitre particulièrement houleux de l'histoire récente de Guernica concerne le leader des Rolling Stones, Mick Jagger. Malgré une interdiction stricte de photographier, Jagger, lors d'une visite privée alors que le musée était fermé, aurait obtenu une dérogation, lui permettant de prendre une photo de l'œuvre acclamée. Dès que cette faveur spéciale s'est su, le monde numérique, et les réseaux sociaux en particulier, se sont enflammés de désapprobation et de critiques.
Cet incident a mis en lumière le terrain souvent inégal de l'appréciation artistique. Les critiques et le public se sont interrogés : faut-il faire des exceptions pour les célébrités ? La réaction sur les réseaux sociaux a été vive, beaucoup arguant que l'art, surtout une œuvre aussi marquante historiquement que Guernica, ne devrait pas être soumise à un favoritisme basé sur le statut de célébrité.
En offrant à Jagger une opportunité unique refusée aux visiteurs ordinaires, le musée s’est retrouvé, involontairement, plongé dans les eaux troubles de la politique artistique. Cette situation a mis en lumière la question de savoir si les institutions artistiques, qui se présentent souvent comme des espaces accessibles de manière démocratique, ne perpétuent pas inconsciemment certaines hiérarchies. Si l’art sert de miroir à la société, de telles exceptions révèlent alors les reflets préférentiels accordés aux puissants et aux célébrités.
Bien que la décision de lever l'interdiction de photographier puisse répondre à une forme de démocratisation de l'accès à certains égards, les entorses passées, comme celle de Jagger, nous rappellent que l'appréciation de l'art, à l'instar de nombreux domaines, n'est pas toujours épargnée par les dynamiques de privilège et de pouvoir.
Lorsque le musée Reina Sofía a imposé une interdiction de la photographie en 1992, les raisons de cette décision étaient enveloppées d'un mélange de considérations pratiques et de débats philosophiques. En apparence, de nombreuses interdictions muséales découlent d'une véritable préoccupation pour la préservation de l'œuvre. Les flashs constants peuvent, avec le temps, dégrader les couleurs et l'intégrité d'une œuvre d'art, surtout les plus anciennes. Cet argument préservationniste ne vise pas seulement à maintenir les attributs physiques de l'œuvre, mais aussi à préserver son aura et l'expérience de sa contemplation.
En contrôlant la manière dont Guernica était exposé, le musée a indirectement influencé le dialogue autour de cette œuvre. Ce chef-d'œuvre, né des horreurs de la guerre, incarne un récit de résistance, d'angoisse et du coût humain du conflit. En limitant les modes d'interaction du public avec l'œuvre, le musée s'assurait que Guernica soit cadré dans son contexte approprié. Cette approche, toutefois, peut susciter des interrogations sur qui est autorisé à façonner nos mémoires culturelles et nos perceptions de l'art et des histoires qu'il raconte.
L'interdiction de prendre des photos plaçait les visiteurs dans un rôle purement observateur, limitant potentiellement leurs interprétations personnelles ou leur connexion à l'œuvre. Le monde de l'art est souvent accusé d'élitisme, et de telles interdictions peuvent involontairement renforcer ces barrières.
Cette interdiction était-elle un geste de protection, visant à garantir que Guernica reste un symbole intact de son époque ? Ou servait-elle également de mécanisme subtil de contrôle, dictant la manière dont le public moderne devrait interagir avec l'art ? La frontière entre préservation et censure semble, après tout, très mince.
À une époque où le tangible se fond sans effort dans le virtuel, les musées se trouvent à un carrefour. Le parcours du Musée Reina Sofía avec Guernica – des politiques protectionnistes à une approche plus démocratique – offre un microcosme de cette dynamique en évolution.
La décision de lever l'interdiction de photographier Guernica témoigne des défis et des opportunités qu'offre l'ère numérique. Le bras de fer entre la préservation du caractère sacré des œuvres et la démocratisation de leur accès se poursuit. L'intégration des téléphones intelligents et de la culture du selfie dans le récit de l'appréciation artistique nous pousse à réfléchir à l'essence même de l'engagement : que signifie réellement « voir » et « faire l'expérience » d'une œuvre d'art ?
Bien que le débat reste ouvert, une chose est claire : l'art, sous toutes ses formes, demeure une entité vivante, constamment en phase avec les rythmes changeants des sociétés qu'il honore.