
Trois études du corps humain (panneau central) © Francis Bacon 1980
Francis Bacon
58 œuvres
Francis Bacon est célèbre pour ses représentations intenses et chargées d'émotion de la condition humaine. Ses techniques artistiques singulières associaient la peinture à l'huile, la photographie et la distorsion pour créer des images puissantes et dérangeantes qui exprimaient les thèmes de la souffrance, de la mortalité et du conflit. Le processus de Bacon épousait le chaos, la spontanéité et la prise de risque, et en manipulant les textures et les formes, il repoussait les frontières entre l'abstraction et la figuration. Son utilisation novatrice des matériaux et le désordre de son atelier reflétaient son exploration profonde des thèmes existentiels, faisant de son art une expression viscérale de la fragilité et de la violence de la vie.
Francis Bacon s'impose comme l'un des artistes les plus majeurs du XXe siècle, vénéré pour ses représentations brutales de la condition humaine. Ses toiles évoquent des émotions primales, peuplées de figures violentes et torturées qui traduisent la fragilité et le chaos de l'existence de l'après-guerre. L'œuvre de Bacon plonge au cœur des paysages psychologiques et émotionnels, choquant souvent le spectateur par sa puissance brute et viscérale. Ses figures, à la fois dérangeantes et d'une beauté obsédante, sont déformées, prises dans une angoisse existentielle, transmettant des thèmes tels que la souffrance, la mortalité et le conflit.
Ce qui distingue Bacon, c'est sa combinaison unique de techniques : sa manière de travailler la peinture à l'huile, sa fascination pour la photographie et son adoption de la distorsion. L'utilisation de matériaux et de méthodes peu conventionnels, y compris son environnement de studio chaotique, lui a permis de repousser les limites de la peinture traditionnelle. L'art de Bacon ne vise pas simplement la représentation, mais cherche à transmettre l'intensité violente de la vie elle-même, puisant souvent dans la tension entre l'abstraction et la figuration.
Bacon peignait principalement à l'huile, un médium traditionnel qu'il pliait à sa volonté avec une intensité extraordinaire. L'utilisation de la peinture à l'huile sur toile lui permettait d'accumuler de couches épaisses de pigment, qu'il manipulait pour créer des textures denses et troublantes. Son approche de la peinture était souvent erratique, spontanée et instinctive. Bacon travaillait de manière chaotique, cherchant non pas la précision, mais l'énergie brute. Il appliquait la peinture à l'aide de pinceaux raides, de couteaux à palette et même de chiffons, ce qui conférait à ses toiles une qualité abrasive et agressive.
Ses tableaux ne visaient pas la beauté d'une peinture appliquée avec douceur ; ils mettaient plutôt en scène la tension inhérente entre les différentes textures. Certaines zones étaient peintes de manière lisse, tandis que d'autres étaient rugueuses et fortement travaillées, créant un contraste saisissant. Cela lui permettait de juxtaposer des moments de calme à des explosions de violence, capturant ainsi l'intensité de l'émotion humaine. Bacon admirait les maîtres anciens comme Diego Velázquez et Rembrandt pour leur maîtrise de la peinture à l'huile et de sa texture, mais il s'appropriait cette tradition pour la pousser vers un registre plus chaotique et dérangeant.
La peinture à l'huile, avec sa texture riche et sa polyvalence, se prête particulièrement bien à la capture de l'essence tactile de la chair, notamment dans la représentation de la viande. Cette qualité est parfaitement illustrée dans Le Bœuf abattu de Rembrandt, où des coups de pinceau épais et lâches évoquent une qualité viscérale et charnelle, rendant la sensation de viande crue par une technique qui anticipait l'œuvre des post-impressionnistes ultérieurs. Le travail de pinceau visible et non mélangé de Rembrandt dans ce tableau est un choix délibéré : il laisse la peinture être l'image. La texture et la souplesse de l'huile transmettent la sensation de la chair d'une manière que la photographie, même avec sa précision, ne pourrait jamais totalement égaler.
Cette capacité à fusionner l'image avec les propriétés physiques de la peinture séduisait grandement Bacon, surtout à une époque où la photographie avait largement supplanté le rôle illustratif de la peinture. Bacon admirait les artistes qui maîtrisaient cette caractéristique unique de la peinture à l'huile et leur aptitude à transmettre la forme et l'émotion par leurs touches. Bacon considérait cette technique comme essentielle pour créer un « emboîtement complet de l'image et de la peinture », où la peinture elle-même devient inséparable de la forme qu'elle dépeint. Dans son essai sur Matthew Smith, Bacon écrivait sur cette fusion de technique et d'image, soulignant comment chaque mouvement du pinceau remodèle et approfondit le sens du tableau.
Pour Bacon, cette maîtrise de la peinture à l'huile répondait également à deux des plus grands défis de la peinture moderne : l'essor de la photographie et la domination de l'abstraction. Alors que la photographie excellait dans la documentation de la réalité, Bacon estimait que la peinture pouvait offrir une expérience plus immédiate et viscérale en déformant et réinterprétant les formes, repoussant ainsi les limites de l'émotion et de la sensation. Cette idée était particulièrement importante dans un monde de l'art en pleine mutation vers l'Expressionnisme Abstrait, mouvement que Bacon rejetait en grande partie. Contrairement à Pollock et Rothko, dont il jugeait les œuvres trop décoratives, il voyait l'avenir de la peinture dans la représentation de la figure humaine, où la puissance de la peinture à l'huile pouvait susciter des émotions plus profondes et plus complexes.
L'œuvre de Bacon mêlait souvent le réalisme photographique à la matérialité de la peinture. Il s'appuyait fortement sur des photographies, trouvant l'inspiration dans un large éventail de sources, des études de mouvement d'Eadweard Muybridge aux manuels de médecine, qu'il retravaillait pour en faire quelque chose de bien plus émotionnel et intense. Il pensait que le simple fait de reproduire une photographie ne suffisait pas ; l'image devait être « tordue » pour avoir un impact renouvelé sur le spectateur. Pour Bacon, la peinture ne relevait pas de la simple représentation, mais de la capture de la sensation d'une expérience d'une manière que la photographie ne pouvait atteindre, grâce à l'immédiateté et au caractère imprévisible de la peinture à l'huile.
Le processus créatif de Bacon intégrait le hasard. Il était connu pour laisser les accidents façonner ses toiles, n'hésitant pas à jeter de la peinture ou à la manipuler de manière imprévisible. Il estimait que ces accidents injectaient une spontanéité qui renforçait l'impact émotionnel de ses œuvres. Si la peinture giclait ou dégoulinait, Bacon travaillait avec ces marques plutôt que de les corriger, laissant ces moments de hasard influencer la composition finale. Cette prise de risque dans la peinture reflétait la philosophie personnelle de Bacon ; son art visait à affronter de front le chaos et l'incertitude de la vie, tout comme son goût pour les jeux de hasard reflétait son attirance pour le risque et l'imprévisible.
L'œuvre de Bacon est synonyme de distorsion et d'abstraction, notamment dans son traitement de la figure humaine. Il était fasciné par la fragilité du corps et le représentait souvent comme s'il était en pleine désintégration ou en pleine Transformation. Ses figures ne sont pas stables, mais floues, tordues et violemment contorsionnées, suggérant un traumatisme à la fois physique et psychologique. Ces figures grotesques expriment une exploration intense de la mortalité, de la chair et de la décomposition, influencée par son expérience de la guerre et sa vision pessimiste de l'humanité.
Bacon partait généralement d'une représentation assez réaliste d'une figure, qu'il déformait ensuite, soit en essuyant des parties de la peinture avec un chiffon, soit en manipulant physiquement la peinture pendant qu'elle était encore humide. Cela créait un sentiment de mouvement troublant, comme si les figures étaient prises dans un moment de Transformation ou de destruction. Son travail sur la forme humaine s'inspirait des traditions de la Renaissance, mais là où des artistes comme Michelangelo dépeignaient des figures idéalisées et héroïques, les sujets de Bacon étaient souvent brutalissés et déformés, comme pris dans une métamorphose douloureuse et sans fin.
Un motif récurrent dans l'œuvre de Bacon est l'isolement de ses figures dans des espaces géométriques dépouillés. Il plaçait souvent ses sujets déformés à l'intérieur de structures ressemblant à des cages ou les enfermait dans des espaces confinés, ce qui soulignait leur sentiment d'aliénation et de piégeage. Cette technique, connue sous le nom de « spaceframes » (charpentes spatiales), est devenue une signature de son travail et a accentué l'angoisse claustrophobe et existentielle de ses toiles. Ces enceintes géométriques symbolisaient un emprisonnement à la fois physique et psychologique, forçant les spectateurs à faire face à l'angoisse des figures qu'elles contenaient.
L'approche de Bacon en matière d'estampes était profondément liée à ses techniques de peinture, privilégiant la texture, la distorsion et l'intensité émotionnelle. Bien qu'il se soit principalement concentré sur la peinture, les estampes de Bacon conservaient la puissance brute et l'immédiateté de ses toiles. Il travaillait souvent avec des maîtres graveurs, utilisant des techniques telles que la lithographie et la gravure à l'eau-forte pour transposer ses figures viscérales et déformées en estampes. Les estampes de Bacon, tout comme ses peintures, exploraient la tension entre figuration et abstraction, utilisant des lignes audacieuses et de riches contrastes tonaux pour créer des images saisissantes et dynamiques. Ses estampes n'étaient pas de simples reproductions, mais des œuvres autonomes qui capturaient l'énergie violente et la profondeur psychologique caractéristiques de son art.
Les estampes de Bacon ont conservé la puissance brute de ses peintures en utilisant une plaque de métal gravée à l'acide pour créer des lignes profondes qui étaient ensuite remplies d'encre. Son recours à la gravure a permis un jeu dynamique entre la lumière et l'obscurité, avec des contrastes audacieux rehaussant le drame et la violence inhérents à ses sujets. Des estampes telles que Study for a Portrait of John Edwards témoignent de son souci méticuleux de préserver l'obscurité et la distorsion qui imprégnaient ses toiles, assurant ainsi que le poids émotionnel se transmette de la toile à l'estampe.
Étude pour un portrait du pape Innocent X © Francis Bacon 1989La photographie était au cœur du processus créatif de Bacon, car il travaillait souvent à partir de clichés plutôt que de modèles vivants. Il conservait une archive vaste et désordonnée de documents de référence, comprenant des photos de scènes de crime, des manuels de médecine et des images arrachées à des magazines. Bon nombre de ces clichés étaient déformés, froissés ou tachés de peinture, ce qui reflète l'intérêt de Bacon pour la retouche et la transformation d'images banales en quelque chose de chargé de sens existentiel.
Il fut particulièrement influencé par les études photographiques du mouvement de Muybridge, qui saisissaient le Human Body à différentes étapes de son mouvement. Ces séries d'images ont inspiré les figures dynamiques et déformées qui peuplent les peintures de Bacon, car elles figent le Human Body dans des instants de transition, de décomposition et de violence.
Bacon réutilisait fréquemment les mêmes références photographiques dans plusieurs œuvres, revisitant avec obsession certaines images. Un exemple célèbre est sa série de peintures de Papes, toutes basées sur le Portrait du Pape Innocent X de Velázquez. Bacon a déformé ce portrait en une figure grotesque, hurlante et piégée dans une cage, transformant un symbole d'autorité religieuse en une incarnation de la terreur existentielle.
L'atelier de Bacon, situé au 7 Reece Mews à Londres, était légendaire pour son désordre. L'espace débordait de photographies déchirées, d'éclaboussures de peinture, de livres et de matériaux mis au rebut. Cet environnement chaotique reflétait sa méthode de travail, où le désordre et la spontanéité étaient essentiels au processus créatif. Son atelier n'était pas seulement un espace de travail, mais le miroir du tumulte et de l'intensité qui nourrissaient ses œuvres. Aujourd'hui, l'atelier a été reconstruit à la Hugh Lane Gallery à Dublin, offrant un aperçu de l'esprit de l'artiste.
Malgré le désordre apparent, Bacon adoptait une approche méthodique pour certains aspects de son processus. Il préparait méticuleusement ses toiles en les apprêtant avec de la peinture blanche, ce qui permettait à ses couleurs à l'huile de ressortir plus vivement. Si son environnement de travail était chaotique, sa technique impliquait un équilibre attentif entre contrôle et spontanéité.
L'art de Bacon demeure une exploration percutante de la condition humaine, rendue par un mélange de techniques chaotiques et maîtrisées. Son approche spontanée de la peinture à l'huile, la distorsion et les références photographiques contribuaient tous à l'intensité viscérale de ses œuvres. L'art de Bacon ne se contente pas de représenter la vie ; il affronte ses aspects les plus sombres et les plus primaires, offrant un reflet troublant de l'expérience humaine. L'héritage de Bacon perdure en tant qu'exploration du réalisme psychologique, capturant l'instabilité, la fragilité et la violence de l'existence humaine d'une manière qui continue de résonner auprès des artistes contemporains. Son travail reste une investigation sans compromis de la beauté et du tourment, repoussant les limites de ce que l'art peut communiquer sur les profondeurs de l'émotion humaine.