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Maman, misogynie et art moderne

Lorsque l'araignée monumentale en bronze de Louise Bourgeois, « Maman », a investi pour la première fois le Turbine Hall de la Tate Modern en 2000, elle a immédiatement captivé le public par son échelle monumentale et son symbolisme maternel troublant. Aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, le retour de cette sculpture à l'occasion du jubilé d'argent de la galerie invite à un réexamen des sphères croisées du genre, du pouvoir et de la protection. Dans cet intervalle, la Grande-Bretagne a été témoin de l'évolution du paysage des droits des femmes, parallèlement à la montée d'une misogynie numérique. La réinstallation de « Maman » offre un moment opportun pour considérer comment Bourgeois – et celles qu'elle a inspirées – continuent d'interroger les dynamiques complexes de la maternité, de la misogynie et de l'agentivité féminine.

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Louise Bourgeois

Louise Bourgeois

104 œuvres

La forme protectrice de l’araignée devient le symbole des structures invisibles qui, à la fois, soutiennent et entravent la vie des femmes.

La dualité pérenne de Maman

Culminant à plus de neuf mètres, Maman demeure un monument à la contradiction : un objet de fascination à la fois protecteur et menaçant, d'apparence fragile mais matériellement indestructible. Coulée en bronze et dotée d'un vaste sac d'œufs, ses membres squelettiques s'étendent telles des arches gothiques, formant un sanctuaire ambigu sous leur portée. Le choix de l'araignée comme symbole maternel par Bourgeois était profondément personnel : sa mère, restauratrice de tapisseries, était patiente, méticuleuse et protectrice – des qualités que l'artiste voyait reflétées dans le travail silencieux et la ténacité de l'araignée. Mais l'araignée n'est pas un archétype bénin. À travers les cultures, elle est à la fois créatrice et prédatrice. Dans Maman, ces binarités sont maintenues en tension, où le soin, le contrôle et la maternité existent comme force et sacrifice.

Lorsque la sculpture fut installée pour la première fois dans le Turbine Hall en 2000, sa présence massive a redéfini l'espace, injectant une métaphore domestique au sein d'une cathédrale industrielle. Elle a défié les codes masculins de la sculpture monumentale avec une iconographie maternelle déconcertante, rarement portée à une telle échelle. Aujourd'hui, en 2025, Maman revient à un moment culturel préoccupé par l'économie du soin : une époque marquée par une montée des personnalités masculines toxiques en ligne et une polarisation accrue sur l'autonomie reproductive. Ce qui semblait autrefois un hommage personnel et poétique résonne désormais comme une métaphore politique. La forme protectrice de l'araignée devient le symbole des structures invisibles qui soutiennent et contraignent à la fois la vie des femmes.

Par ailleurs, la pérennité de Maman en tant qu'image de la puissance maternelle invite à la comparaison avec d'autres réinterprétations féministes de la maternité, des explorations conceptuelles de la vie domestique par Mary Kelly aux confessions franches de perte et de désir maternels de Tracey Emin. Bourgeois n'offre ni sentimentalisme ni jugement, mais un monument ambivalent : celui qui honore le soin sans pour autant le romantiser. L'échelle monumentale de la sculpture contraint les spectateurs à lever les yeux – littéralement – vers une figure maternelle dont la force est formidable, mais pas toujours réconfortante.

Les femmes en Grande-Bretagne, 2000–2025

Depuis que Maman a déployé ses pattes pour la première fois dans le Turbine Hall en 2000, le paysage des droits des femmes en Grande-Bretagne a évolué de manière notable, bien qu'inégale. Au début des années 2000, la dynamique en faveur de la parité entre les genres s'est intensifiée : les campagnes pour la transparence des salaires ont commencé à remodeler les politiques d'entreprise, et une législation telle que l'Equality Act 2010 a instauré des cadres pour lutter contre les discriminations sur le lieu de travail. La représentation politique s'est également améliorée : à la fin de l'année 2024, les femmes représentaient 40 % des députés, une augmentation significative par rapport aux niveaux inférieurs à 10 % enregistrés avant 1997. Pourtant, les progrès restent complexes. L'écart de rémunération entre les genres perdure, particulièrement pour les femmes racisées ; la « pénalité de maternité » continue de voir les femmes sanctionnées professionnellement et financièrement pour avoir des enfants ; enfin, le Royaume-Uni fait face à une persistance alarmante des violences sexistes, marquée par des défaillances systémiques dans les services de police et d'accompagnement.

Plus préoccupante encore est la montée parallèle des violences perpétrées par des hommes et de la misogynie numérique. Internet est devenu un terreau fertile pour un ressentiment masculin radicalisé, et les plateformes de réseaux sociaux ont amplifié la portée d'influenceurs de la « sphère masculine » qui monnayent une misogynie déguisée en émancipation. Des forums incels aux influenceurs grand public diffusant une rhétorique antiféministe, ces espaces ont favorisé une culture agressive ciblant les femmes, les personnes LGBTQ+ et les jeunes filles. Dans cet environnement de plus en plus hostile, la capacité de l'art à visualiser, traiter et résister à ces menaces devient d'autant plus urgente.

Dans ce contexte, l'insistance de Bourgeois sur la contradiction, la fluidité et l'ambiguïté résonne puissamment auprès d'une génération d'artistes répondant aux luttes féministes contemporaines. Son œuvre se déclarait rarement « féministe » au sens politique direct, et pourtant, elle a constamment placé l'expérience incarnée des femmes au centre de sa démarche. Créée en grande partie dans les années 1990 et au début des années 2000, sa série des Cells consiste en des structures dioramiques profondément personnelles, remplies d'objets symboliques et souvent troublants : portes rouillées, rideaux transparents, lits squelettiques et formes organiques faisant écho aux seins, aux blessures et aux fantômes des souvenirs d'enfance. Leur architecture émotionnelle renvoie à ses œuvres antérieures telles que The Destruction of the Father (1974) — un tableau grotesque et théâtral dans lequel une figure paternelle est dévorée. Ces installations sont des plans émotionnels, cartographiant les traumatismes, le soin, la protection et le poids oppressant des rôles domestiques. Bourgeois résistait à l'étiquette d'« artiste femme » ou d'« artiste féministe », préférant explorer ce qu'elle appelait des émotions « pré-genre » : la peur, la jalousie, l'abandon, le désir. Néanmoins, sa mise en avant de l'imagerie maternelle, sa critique des archétypes patriarcaux et sa remise en question de la forme sculpturale traditionnelle ont fait d'elle une figure centrale de l'histoire de l'art féministe.

Portrait en noir et blanc d'une femme âgée tenant son visage, coiffée d'un chapeau et vêtue d'une blouse.
Image © Wikimedia Commons / Louise Bourgeois © Oliver Mark 1996

L'héritage de Maman

L'héritage de Bourgeois se dessine à travers des artistes opérant dans des registres radicalement différents, mais répondant tous au corps en tant que lieu chargé de sens. Sarah Lucas, par exemple, façonne des sculptures irrévérencieuses, souvent provocatrices, à partir de matériaux du quotidien — mobilier, cigarettes, nourriture et bas en nylon — transformant les rebuts de la vie domestique et de la consommation en anatomies de critique du genre. Son recours à l'humour burlesque et aux allusions sexuelles expose l'absurdité des codes culturels entourant la féminité et la masculinité. Dans des œuvres telles que « Two Fried Eggs and a Kebab » (1992), où une table devient un corps de fortune paré d'éléments alimentaires imitant des seins et des organes génitaux, Lucas met en lumière le langage visuel réducteur par lequel les femmes sont sexualisées et consommées. Ces constructions déformées font écho à l'érotisme surréaliste et à la figuration grotesque que l'on retrouve dans « Fillette » (1968) de Bourgeois — un phallus en latex désincarné suspendu tel un talisman — ou dans « Femme Maison », où le torse féminin est subsumé par l'architecture domestique, rendant la femme à la fois invisible et indomptable. À l'instar de Bourgeois, Lucas réapproprie l'abject, le vulgaire et l'absurde comme outils de subversion féministe.

Tout aussi résonnantes sont les confessions chargées d'émotion de Tracey Emin, dont les installations autobiographiques et les textes brodés exploitent les thèmes du traumatisme, de la honte et de la vulnérabilité féminine. L'œuvre d'Emin occupe souvent la frontière entre révélation et provocation, exposant une angoisse intime avec une franchise désarmante. Des pièces telles que « My Bed » (1998) — un matelas froissé entouré de draps souillés, de sous-vêtements et de bouteilles de vodka vides — brouillent les pistes entre l'installation et l'autoportrait, transformant le chaos intime en une forme monumentale. Ici, le corps est présent par son absence, sa douleur codée dans les objets. Cette impulsion à donner une forme matérielle aux états émotionnels reflète étroitement la série des « Cells » de Bourgeois, qui utilisait des enceintes architecturales, du tissu et des objets symboliques pour contenir et confronter des souvenirs de peur, d'abandon et de perte. Bien que Bourgeois ait résisté à l'étiquette d'« artiste féministe », son influence est indéniable dans la manière dont Emin et d'autres utilisent l'exposition de soi comme stratégie politique — un moyen de reconquérir une autonomie sur l'expérience féminine et de recadrer le traumatisme en témoignage.

Ce que ces artistes partagent avec Bourgeois est un engagement formel envers la rupture. Elles rejettent le poli esthétique en faveur de l'instabilité, invitant le public à confronter l'inconfort plutôt qu'à offrir une résolution. Elles insistent, comme le faisait Bourgeois, sur le fait que l'expérience féminine ne peut être réduite à des symboles de force ou de victimisation.

Imaginer Maman aujourd'hui

En 2025, Maman s'impose de nouveau comme un symbole chargé au sein d'une société qui continue de négocier les lignes de faille du genre, du pouvoir et du soin. La préoccupation de toute une vie de Louise Bourgeois pour la peur, la résilience et la puissance maternelle résonne avec force à une époque marquée à la fois par une mobilisation féministe accrue et par une misogynie numérique croissante. Dans ce contexte, la figure maternelle n'est plus un idéal sentimental, mais un espace contesté et politisé où s'entrecroisent les enjeux du travail, de l'identité et de l'autonomie corporelle.

Pour Bourgeois, l'art était combatif, cathartique et obstinément personnel. Son héritage perdure, non par l'imitation, mais par la poursuite de cet ethos : le refus d'édulcorer la douleur et l'engagement à rendre visible ce que la société exige trop souvent de dissimuler. Maman, qui domine à nouveau le Turbine Hall, nous rappelle que les toiles dans lesquelles les femmes évoluent sont encore en train d'être tissées.

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