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Les « Ladies » de Roy Lichtenstein

« The Drowning Girl », « Crying Girl » et « The Anxious Girl »

Adepte de la bande dessinée, Roy Lichtenstein (1923-1997) a, tout au long de sa carrière, élevé au rang de « beaux-arts » des réinterprétations de magazines graphiques populaires. L'un de ses motifs les plus emblématiques et récurrents est celui de la jeune femme en détresse, figure centrale des comics.

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Roy Lichtenstein

Roy Lichtenstein

292 œuvres

Les « filles » de Roy Lichtenstein, représentées noyées, en pleurs et anxieuses, étaient dépeintes comme des bombes sexuelles blondes idéalisées, reflétant les canons de beauté contemporains et parodiant les attentes sociales qui leur étaient imposées. En isolant la figure de la femme en détresse issue des comics, Lichtenstein a immortalisé sa souffrance tout en tournant en dérision l'image moderne de la femme « parfaite », naïve et totalement à la merci de ses émotions.

« Drowning Girl » (1963)

L'œuvre Drowning Girl de Roy Lichtenstein est une réinterprétation de Run for Love!, issue de la série Secret Hearts de DC Comics. Par rapport à la couverture originale de la bande dessinée, Lichtenstein a modifié la bulle de dialogue, la simplifiant en : « Je m'en fiche ! Je préfère couler plutôt que d'appeler Brad à l'aide ! ». En ne représentant qu'une infime partie de la couverture, Lichtenstein concentre toute l'attention sur cette femme en larmes engloutie par les flots. Le bleu cobalt intense de ses cheveux rappelle les tourbillons de l'eau qui l'entoure, tandis que ses larmes pâles coulent sur son visage pour se fondre dans l'océan de sa détresse. Comme dans nombre de ses représentations de figures féminines issues de bandes dessinées, le titre la désigne comme une « fille » — et non une femme — soulignant ainsi la fragilité des femmes amoureuses et leur disposition à mourir par amour.

« Crying Girl » (1963)

L'estampe « Crying Girl » de Lichtenstein est un autre portrait en gros plan d'une femme issue de la série de comics sentimentaux Secret Hearts. Ici, la jeune fille de comic retravaillée par Lichtenstein semble moins accablée par le chagrin d'amour. Au contraire, avec ses sourcils noirs levés et ses yeux écarquillés, elle paraît purement effrayée par l'amour.

Sur la lithographie originale, Lichtenstein avait inscrit la dédicace « To Letty with Love », adressant cette « Crying Girl » à sa compagne et consœur, l'artiste Letty Eisenhauer. Dans une interview, cette dernière a confié que Lichtenstein « voulait faire pleurer les filles », utilisant la figure féminine du comic book comme un miroir de ses propres tourments amoureux. Dans cette estampe à caractère quelque peu autobiographique, Lichtenstein révèle la nature changeante d'un amour addictif mais finalement destructeur. La « Crying Girl » est inévitablement malheureuse, bien qu'elle soit représentée comme l'archétype de la féminité idéale dans l'Amérique des années 1960.

« Anxious Girl (study) » de Roy Lichtenstein
Image © Christies / « Anxious Girl (study) » © Roy Lichtenstein 1964

« Anxious Girl » (1964)

Dans son dessin préparatoire pour Anxious Girl, Lichtenstein révèle non seulement son processus créatif, de l'esquisse à l'estampe, mais aussi la force psychologique de son œuvre, capable de traduire l'émotion par la simplification du trait et du geste. L'omniprésence du jaune dans ce dessin — sur la chevelure blonde, la robe et l'arrière-plan — dirige le regard vers ses yeux bleus empreints de mélancolie.

Cette étape du dessin nous offre un aperçu de la résonance émotionnelle que Lichtenstein entretenait avec les bandes dessinées originales. L'application rapide et saccadée du crayon blanc, utilisée pour suggérer la carnation du personnage, souligne les ravages du chagrin d'amour. Dans l'œuvre finale peinte, ces touches de crayon blanc sont remplacées par les points rouges caractéristiques de l'artiste, atténuant ainsi une part du désespoir présent dans l'esquisse. Toutefois, Lichtenstein dépeint une fois de plus la femme comme étant totalement impuissante face à l'amour, tout en l'érigeant en parangon de féminité sous le regard masculin.

Femmes domestiquées

Tout au long des années 1960, Lichtenstein s'est également passionné pour les publicités contemporaines destinées aux femmes. Commercialisant auprès d'elles une gamme d'articles ménagers censés faciliter les tâches domestiques, ces publicités mettaient souvent en scène des femmes idéalisées, inspirées des comics, qui trouvaient un grand plaisir dans leur dévouement au foyer et à la famille. Woman With Dish Rag rassemble des illustrations issues de publicités pour des lave-vaisselle, des ustensiles de nettoyage et de la décoration intérieure.

Comme le démontre Lichtenstein, toutes ces publicités présentaient une image homogène de la féminité : domestique et d'une beauté sans effort alors même qu'elle accomplissait ses corvées. Dans Woman With Dish Rag, le jaune citron du torchon s'accorde à son alliance, suggérant le lien inévitable entre le statut d'épouse et les travaux ménagers. En transformant cette figure publicitaire en une œuvre Pop, Lichtenstein a prouvé à quel point cette image de la femme soumise, parfaite et inlassablement heureuse était prégnante dans la culture américaine des années 1960.

« Woman With Flowered Hat » de Roy Lichtenstein
« Woman With Flowered Hat » © Roy Lichtenstein 1963

« Femme au chapeau fleuri » (1963)

Même dans ses appropriations d'œuvres d'art célèbres, Lichtenstein a joué avec l'idéal de la femme en tant que muse dans le domaine de la « grande peinture ». Son œuvre Woman With Flowered Hat est une réinterprétation satirique et pop du portrait Dora Maar au Chat de Picasso, réalisé en 1941 ; cette pièce fut créée la même année que ses célèbres Crying Girl et Drowning Girl.

Dans cette parodie du portrait que Picasso fit de sa maîtresse et muse d'alors, Dora Maar, Lichtenstein subvertit la sous-estimation de cette dernière, trop souvent réduite au simple statut de muse face à ce « maître » moderne. Pourtant, Dora Maar, qui évoluait au sein du cercle surréaliste dans les années 1930, était une artiste reconnue à part entière, bien qu'elle ait été constamment dépeinte comme une demoiselle en détresse par ses contemporains masculins. Compte tenu de la fascination de Lichtenstein pour la figure de la femme tourmentée, il n'est guère surprenant que la fétichisation de Maar par Picasso, utilisée comme une source d'inspiration égocentrique, ait pu l'intriguer. La représentation crue que fait Lichtenstein du portrait de Maar, au travers de ses aplats de couleurs caractéristiques, déstabilise le spectateur : elle réduit davantage encore Maar à une série de formes géométriques et la transforme en l'une de ses héroïnes de bande dessinée blondes. Non seulement Lichtenstein livre une critique acérée de ce que nous considérons comme la « grande peinture », mais il s'attaque également à l'usage de l'art pour perpétuer les canons de beauté contemporains. Avec sa Dora Maar blonde façon Pop Art, Lichtenstein remet au goût du jour le « chef-d'œuvre » pour le regard et les standards esthétiques d'aujourd'hui.

« Il m'est très difficile de m'éprendre de l'une de ces créatures, car elles ne relèvent pas, à mes yeux, de la réalité. Cela ne signifie pas pour autant que je n'aie pas mon propre idéal cliché, une femme fantasmée qui pourrait susciter mon intérêt. Néanmoins, je crois avoir une idée précise de ce à quoi elles devraient ressembler pour le reste du monde. »
Roy Lichtenstein, interview with David Sylvester, BBC, 1966.

Les femmes de Roy Lichtenstein témoignent de l'idéal fantasmé et convenu de la féminité dans l'Amérique des années 1960. Bien que réduites à de simples lignes graphiques et à des points rouges, ces figures féminines représentaient, dans l'imaginaire collectif de l'époque, l'archétype idéal de la femme. Si cette esthétique a pu séduire l'artiste lui-même, ses héroïnes de bande dessinée démontrent la puissance des médias de masse dans l'instauration d'un standard de beauté inaccessible, façonné exclusivement par le regard masculin.

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