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WHAAM! Pop et guerre dans l’univers de Roy Lichtenstein

Roy Lichtenstein, auteur de « Whaam! », l'une des œuvres les plus emblématiques du Pop Art.

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Roy Lichtenstein

Roy Lichtenstein

292 œuvres

« J'ai actionné la commande de tir... devant moi, les fusées ont déchiré le ciel dans un embrasement. »

Ce texte accompagne l'image d'un avion de chasse américain venant de lancer un missile sur un ennemi en approche ; en suivant la trajectoire du projectile, notre regard est guidé vers l'explosion qui en résulte, représentée dans toute la gloire du pop art de Lichtenstein sur un fond de points Benday bleus.

Traitée différemment, par exemple à travers une photographie ou une peinture figurative, cette scène serait horrifiante, évoquant les souvenirs traumatiques de guerre et les reportages sur les conflits. Mais, sous le pinceau de Lichtenstein, nous sommes captivés par l'œuvre et sa distance vis-à-vis de la réalité, par cette esthétique rappelant l'enfance et par l'absurdité de voir une bande dessinée surdimensionnée exposée dans une galerie d'art.

Exposée pour la première fois à New York en 1963, Whaam! est aujourd'hui une œuvre tout aussi appréciée qu'à sa création ; elle est exposée en permanence à la Tate Modern, où elle figure depuis 2006. Elle constitue l'apogée de la fascination de Lichtenstein — et de celle de son confrère, géant du Pop Art, Andy Warhol — pour le consumérisme, la culture médiatique et les frontières entre « high art » et « low art ». Dès lors, pourquoi Whaam! et la composition inspirée des comics de Lichtenstein sont-elles si fondamentales pour l'histoire de l'art ? Et pourquoi l'utilisation par l'artiste d'une esthétique en apparence si simple parvient-elle avec une telle efficacité à transmettre des messages concrets de protestation contre la guerre et à souligner les conséquences d'un mercantilisme désensibilisé ?

Lichtenstein, un artiste pacifiste ?

« Whaam! » est tiré d'une planche de 1962 de la célèbre série de comics DC All-American Men of War, une source d'inspiration on ne peut plus appropriée. Cependant, le choix de Lichtenstein nous amène à nous demander si « Whaam! » constitue une critique de notre désensibilisation à la violence, de la romantisation hollywoodienne de la guerre, ou s'il s'agit davantage d'une célébration de l'action effrénée et de l'esthétique « Pop Art ».

Le contexte indique que « Whaam! » témoigne effectivement des convictions anti-guerre plus marquées de Lichtenstein. Créée alors que l'Amérique était au bord d'un engagement massif dans la guerre du Viêt Nam et sous le poids de la menace constante de la guerre froide, l'œuvre voit le jour dans un climat de forte hostilité au conflit à travers le pays. L'appropriation de la bande dessinée peut alors être lue comme une parodie de la gloire militaire véhiculée par la propagande américaine. À bien des égards, le comics qui façonne l'esprit des jeunes garçons produit le même effet que les récits de gloire militaire propagés pour encourager le soutien au conflit. La représentation désensibilisée d'une explosion imite notre détachement émotionnel face à la violence que nous voyons si souvent aux informations.

Il est toutefois important de noter que Lichtenstein maintient ce même détachement en tant qu'artiste dans des œuvres comme « Whaam! », nous laissant le soin de déterminer ses intentions. La dualité irrésolue entre le sujet violent et le style commercial impassible rend le sens de l'œuvre intrinsèquement équivoque. Il suffit d'observer Explosion (1965) ou Takka Takka (1962), qui embrassent par leur esthétique l'esprit de l'industrie d'après-guerre, tout en transmettant les craintes très réelles de l'annihilation nucléaire et de la conscription militaire qui définissaient la vie des citoyens américains à l'époque.

L'œuvre de Lichtenstein refuse de nous mâcher le travail ; elle crée des scènes chargées d'émotion avec un tel détachement que nous n'avons d'autre choix que de nous approprier nous-mêmes la signification de son travail.

« Takka Takka » de Roy Lichtenstein
« Takka Takka » © Estate of Roy Lichtenstein 1962
« Je m'intéressais à tout ce que je pouvais utiliser comme sujet, pourvu qu'il soit émotionnellement fort – généralement l'amour, la guerre, ou tout autre thème chargé d'une forte tension émotionnelle. Par ailleurs, je tenais à ce que le sujet s'oppose à une technique picturale délibérément distanciée. »
Lichtenstein, 1967.

Le « Pop » de Lichtenstein : lorsque le personnel rencontre le commercial

Considéré comme l'un des pères du Pop Art, Lichtenstein explore, sans surprise, les thèmes fondamentaux de la société de consommation et de la culture commerciale dans ses peintures, s'appropriant des images publicitaires (et bien sûr, issues de bandes dessinées) pour jouer avec les notions de hiérarchie dans l'art. Ce sont cependant les méthodes de travail de Lichtenstein qui le distinguent du procédé de sérigraphie de masse d'Andy Warhol ou du graffiti rapide et contextuel d'un artiste comme Keith Haring.

Bien que le résultat final soit une appropriation désincarnée de l'imagerie populaire, évoquant les méthodes de production de masse par ses visuels nets, Lichtenstein réalisait en réalité ses peintures, telles que « Whaam! », minutieusement à la main.

La Tate conserve d'ailleurs l'une de ses esquisses préparatoires au crayon pour cette œuvre, témoignant du processus créatif de l'artiste. Pour créer ses points caractéristiques, Lichtenstein poussait méticuleusement de la peinture à l'huile à travers les trous d'un pochoir en aluminium fait maison à l'aide d'une brosse à récurer. Nous nous retrouvons donc face à une œuvre qui, bien qu'elle s'assimile visuellement à la forme commerciale du genre, conserve une signature artistique personnelle et les traces de la main de Lichtenstein.

Si la dualité entre le sujet et l'esthétique n'était pas déjà une source de réflexion, le conflit entre le détachement visuel et le processus artistique laborieux derrière ces peintures inspirées de bandes dessinées ajoute une complexité supplémentaire à la pratique de Lichtenstein. Plutôt que de simplement copier l'imagerie du monde commercial, il crée quelque chose de nouveau grâce à ce processus de travail unique :

Dessin pour « Whaam! » de Roy Lichtenstein
« Drawing for Whaam! » © Estate of Roy Lichtenstein 1963
« Je copie nominalement, mais en réalité, je reformule l'objet copié en d'autres termes. Ce faisant, l'original acquiert une texture totalement différente. »
Lichtenstein, 1983.

Néanmoins, Roy Lichtenstein a embrassé le réalisme et l'évocation du quotidien qui caractérisaient le Pop Art. En créant des œuvres de grande envergure telles que Whaam!, l'artiste a cherché à lier les traditions du « grand art » à celles du domaine commercial. En associant le statut de « marchandise » d'un produit de consommation, ou ici d'une bande dessinée, à une œuvre d'art, Roy Lichtenstein suggère que l'art lui-même est, en fin de compte, un produit commercialisable comme tout autre.

L'héritage durable de Roy Lichtenstein en tant que pilier du mouvement Pop Art est célébré en 2023, à l'occasion du centenaire de sa naissance. Ce centenaire a suscité une reconnaissance mondiale, marquée notamment par des expositions majeures au Whitney Museum of American Art, au Rose Art Museum et à l' Albertina. En l'honneur de cet événement, la Roy Lichtenstein Foundation fait don de 186 de ses œuvres à cinq institutions majeures, garantissant ainsi que son exploration novatrice des liens entre art et culture de consommation continue d'inspirer les générations futures.

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