Points clés
David Hockney : toujours en quête de nouvelles façons de voir
Lors d'un entretien dans les années 1980, à la question de savoir ce qui le rendait si populaire, David Hockney répondait : « Je m'intéresse aux manières de voir, en essayant de les appréhender simplement... Tout le monde peut regarder. La question est de savoir à quel point les gens sont prêts à s'y employer, n'est-ce pas ? »
Il n'a jamais cessé d'interroger notre perception et, surtout, la manière dont nous pourrions voir différemment. Qu'il s'agisse de pinceaux, de Polaroids, de télécopieurs ou d'iPads, Hockney a passé des décennies à explorer de nouveaux moyens de capturer le temps et l'espace. Bien avant que l'art numérique ne devienne le terme à la mode que l'on connaît, il traitait déjà la technologie non comme une menace pour la tradition, mais comme un nouveau médium pour traduire le monde tel qu'il le perçoit.
Hockney travaillant quotidiennement, il n'est guère surprenant qu'il cherche en permanence à innover dans sa pratique. Depuis l'affirmation de son style personnel, il s'est emparé de technologies familières pour les pousser vers des fins artistiques inédites. Au début des années 1980, Hockney a inventé ce qu'il a appelé des « joiners », des collages photographiques à grande échelle réalisés en assemblant des dizaines (parfois des centaines) de photos distinctes en une seule image. Ces œuvres débutaient sous forme de clichés Polaroid et d'estampes 35 mm qu'Hockney assemblait manuellement, tel un patchwork. Contrairement à une photographie unique, qui fige un instantané selon un point de vue précis, ses « joiners » révèlent une scène sous de multiples perspectives et à travers différents moments, brouillant la frontière entre photographie fixe et film d'animation. Hockney considérait que cette technique était « plus proche de la manière dont l'œil voit réellement » : non pas comme une image fixe unique, mais comme une succession de regards et de changements de mise au point.
En 1986, il a commencé à utiliser un photocopieur comme une véritable machine de sérigraphie, créant ses Home Made Prints. Il a abordé cet outil de bureau comme une presse typographique, découvrant qu'il pouvait superposer les couleurs en faisant passer les images plusieurs fois dans les cartouches de toner monochromes. Soudainement, le processus de création d'estampes, autrefois lent et complexe, exigeant l'assistance d'un technicien, devenait bien plus spontané et solitaire. En raison de l'immédiateté du médium, Hockney a déclaré que c'était ce qui se rapprochait le plus de la peinture. Cela a également produit de nouvelles textures visuelles grâce aux effets de trame légèrement granuleuse du copieur, qui sont devenus une composante essentielle de l'attrait de ces œuvres.
À cette époque de fascination pour le matériel de bureau, l'intérêt de Hockney fut également attiré par le télécopieur. À la fin des années 80, cette technologie servait principalement à transmettre des documents professionnels par les lignes téléphoniques. Hockney y a vu une opportunité amusante de faxer des dessins à ses amis. Cette expérience ludique a rapidement mené à une idée plus ambitieuse : pourquoi ne pas envoyer des œuvres d'art à longue distance via les lignes téléphoniques ? En 1989, invité à exposer à la Biennale de São Paulo, Hockney a participé à distance par fax. Au lieu d'expédier des œuvres physiques au Brésil, il a créé des compositions transmissibles par fax, destinées à être assemblées sur place. Cet exercice soulève des questions fondamentales sur la façon dont les artistes créent, mais aussi sur la manière dont ils partagent leur travail avec le public.
Son véritable tournant au XXIe siècle s'est produit après l'adoption de l'iPhone et de l'iPad. Dès la sortie du premier iPhone, Hockney a été intrigué par ses possibilités. En 2009, il dessinait sur son iPhone avec l'application Brushes, croquant tout, des fleurs aux couchers de soleil, du bout des doigts sur ce petit écran. Il a transformé l'iPhone en un carnet de croquis numérique plus portable et immédiat que n'importe quel média traditionnel.
Lorsque l'iPad est sorti en 2010, il l'a adopté avec enthousiasme, savourant la taille élargie de sa « toile » et la plus grande précision offerte. Il a déclaré cette phrase célèbre : « Parfois, je suis tellement emporté que je m'essuie les doigts à la fin, pensant avoir de la peinture dessus », ce qui témoigne de l'expérience tactile et évocatrice que cela représente pour lui.
L'iPad est à l'origine de certains des plus vastes corpus d'estampes de Hockney, tant par leur échelle que par leur nombre, comme sa Yosemite Suite et la célébrissime série The Arrival of Spring. Cette série dépeint le paysage rural du Yorkshire lors du passage de l'hiver au printemps, à travers plus de 50 dessins réalisés sur iPad. Chaque dessin a été exécuté en plein air, souvent au rythme d'un par jour, documentant l'éclosion progressive des couleurs et de la vie. Comme pour le photocopieur et le télécopieur, l'iPad a offert à Hockney une immédiateté inégalée. Bien sûr, les critiques de l'époque ont questionné s'il s'agissait « d'art véritable », une réaction que les critiques affectionnent lorsqu'ils se sentent mal à l'aise face à l'inconnu. Mais avec Hockney, il faut avoir confiance dans le processus : il a toujours quelques longueurs d'avance, et l'histoire finit par le rattraper.
Une reconnaissance critique majeure est arrivée en 2024 suite à son exposition collaborative avec le London’s Lightroom, Bigger & Closer (not smaller and further away). Loin d'afficher ses œuvres selon les gimmicks habituels de nombreuses expositions « immersives », le spectacle a plongé les visiteurs dans un voyage multisensoriel projeté sur les murs du lieu.
Il n'y a personne comme David Hockney. Il ne s'inscrit pas facilement dans un genre, il ne l'a jamais fait et ne le fera jamais. Il n'a jamais cherché à se couler dans un moule préconçu. Au contraire, il le brise et le remodèle sans cesse, poussant l'art vers des territoires inexplorés. Cela n'est nulle part plus évident que dans son adoption résolue de la technologie. À travers des décennies d'expérimentation incessante, il a non seulement élargi le champ des possibles de l'art, mais a également transformé notre manière de le contempler.







