
Image © flickr / Three Studies of Isabel Rawsthorne 1967 © Francis Bacon 1967
Francis Bacon
58 œuvres
L'héritage artistique d'Isabel Rawsthorne offre une perspective unique sur l'évolution du rôle des femmes dans l'art moderne : elles ne sont plus seulement des inspirations, mais sont reconnues comme des créatrices influentes à part entière. Sa vie et son œuvre mettent en lumière l'identité multidimensionnelle qu'elle s'est forgée, en tant qu'icône de beauté, participante active des cercles d'avant-garde, et artiste disciplinée dont la créativité touchait à la peinture, à la sculpture et à la conception de costumes. Ses échanges avec Bacon et d'autres figures marquantes de l'époque, bien que transformateurs, ont finalement servi de toile de fond à sa propre évolution créative. À la fois muse et créatrice, Rawsthorne représente un défi puissant à la séparation conventionnelle entre l'artiste et le sujet, incarnant un spectre complet d'expression artistique et d'affirmation individuelle au sein du mouvement moderniste.
Isabel Rawsthorne fut une figure captivante de l'art du XXe siècle, célèbre comme muse de Francis Bacon, mais tout aussi importante en tant qu'artiste et créatrice de costumes à part entière. Sa beauté singulière, son esprit progressiste et son intense moteur créatif ont fait d'elle un sujet naturel pour des artistes comme Bacon, qui trouvait l'inspiration dans sa personnalité complexe et sa présence affirmée. Pourtant, Rawsthorne était bien plus qu'une muse ; elle était une peintre accomplie, une sculptrice moderniste et une créatrice respectée qui défiait les conventions. Son lien avec Bacon fut profond et transformateur pour tous deux, celle d'une femme qui a défini et transcendé le rôle de muse.
Image © Wikimedia Commons / Isabel © Jacob Epstein 1933Née Isabel Nicholas en 1912 dans l'East London, puis élevée à Liverpool, Rawsthorne fut une artiste pionnière dont la vie se situait à la croisée des cercles bohèmes et effervescents de Londres et de Paris. Son passage à la Royal Academy de Londres, bien que formatrice, fut une expérience qu'elle trouva restrictive et, à bien des égards, réfractaire aux idées progressistes qui façonnaient le monde de l'art à cette époque. Désillusionnée par son conservatisme, elle se lia à un réseau de penseurs et d'artistes d'avant-garde, s'engageant ainsi sur une voie qui allait défier les conventions et définir son héritage unique.
La carrière naissante de Rawsthorne s'est développée au fil de relations étroites avec certains des artistes les plus renommés de son temps. Son parcours artistique fut intrinsèquement lié à ses relations personnelles, à commencer par le sculpteur Jacob Epstein, une figure pivotale qui fut à la fois son collaborateur et son amant. Grâce à cette relation, Rawsthorne intégra un milieu artistique qui comprenait des artistes tels que Pablo Picasso et André Derain, qu'elle rencontra lors de fréquents séjours à Paris. Son amitié durable avec Alberto Giacometti, rencontré en 1935, fut particulièrement notable. Le premier buste sculpté qu'il réalisa d'elle en 1936 témoigne de l'impact qu'elle eut sur lui et sur le monde de l'art parisien, un lieu où son allure saisissante et sa vivacité intellectuelle firent d'elle à la fois une muse et une égale.
Si sa beauté et sa présence inspirèrent les œuvres d'autrui, Rawsthorne fut également une artiste sérieuse à part entière. Son travail dépassait la peinture et le dessin, car elle s'aventura dans l'univers de la conception de costumes et de décors, notamment pour des productions de ballet et d'opéra au Royal Opera House de Londres. Cette incursion dans le théâtre lui permit de donner vie à sa perspective artistique unique sur scène, en créant des costumes qui saisissaient le mouvement et l'émotion, mariant son art visuel à un sens de la physicalité. Ses dessins furent considérés comme révolutionnaires à l'époque, ajoutant des couches de profondeur aux productions et faisant le pont entre les mondes des arts visuels et de la scène.
Pourtant, malgré ses propres accomplissements considérables, c'est souvent son lien avec Francis Bacon qui a défini son rôle dans l'histoire de l'art. Leur amitié, leurs échanges créatifs et son statut de muse lui ont assuré une place indélébile dans le récit de l'art moderne. Sa beauté non conventionnelle et son aura énigmatique fascinaient Bacon, qui la peignit à de multiples reprises, trouvant en elle un sujet lui permettant d'explorer les thèmes de l'identité et de la présence. Bien que beaucoup l'aient connue comme la muse d'un artiste, son véritable héritage est bien plus vaste. La vie et l'œuvre de Rawsthorne ont repoussé les limites de ce qui était attendu des femmes dans le monde de l'art de son époque, et aujourd'hui, elle est reconnue comme une figure centrale du mouvement moderniste.
Le lien entre Rawsthorne et Bacon dépassait la dynamique traditionnelle artiste-muse pour former une relation singulière qui marquerait durablement l’œuvre de Bacon. Leur amitié est née dans les cercles bohèmes du Londres de l’après-guerre, une période où Bacon était en train de peaufiner son style désormais emblématique. Partageant une affinité pour les courants souterrains de la vie du Soho londonien – ses clubs enfumés, ses bars et ses réunions avant-gardistes – Rawsthorne et Bacon ont noué un lien ancré dans le respect mutuel et l’énergie créatrice.
Bacon, célèbre pour ses portraits sombres, souvent viscéraux, qui exploraient le côté brut et chaotique de la condition humaine, voyait en Rawsthorne un paradoxe vivant incarnant à la fois la résilience et la fragilité. Son apparence et son esprit le fascinaient ; elle était à la fois muse et miroir, quelqu'un qui lui renvoyait le reflet de sa propre vision du monde intransigeante. Pour Bacon, Rawsthorne symbolisait une vie vécue librement et intensément, sans crainte des contraintes sociales, des qualités qui résonnaient profondément avec ses propres explorations de la vulnérabilité humaine et de l'intensité psychologique. L’historien d’art Michael Peppiatt a décrit leur connexion comme possédant une « exubérance animale », l’énergie vibrante de Rawsthorne offrant un contraste avec les éléments plus sombres et existentiels de l’œuvre de Bacon. À travers Rawsthorne, Bacon a repoussé les limites de la représentation et s’est penché sur l’interaction entre l’identité, l’apparence et la vie intérieure.
Dans les portraits de Bacon, Rawsthorne apparaît comme une figure puissante et énigmatique, rendue avec une combinaison saisissante d’honnêteté brutale et de profond respect. La représentation de Rawsthorne dans l’œuvre de Bacon était tout sauf conventionnelle ; sa présence sur ses toiles reflète non seulement sa forme physique, mais aussi l’influence complexe qu’elle a eue sur son exploration de l’identité, de la forme humaine et de la profondeur psychologique. Le célèbre tableau de Bacon, Portrait d’Isabel Rawsthorne debout dans une rue de Soho (1967), illustre cette influence d’une manière particulièrement unique. Contrairement à une grande partie de ses œuvres, souvent situées dans des intérieurs confinés et sombres, ce portrait place Rawsthorne à l'extérieur. Ce décor – un rare écart par rapport aux espaces clos de Bacon – ajoute une qualité dynamique, presque cinématographique à l’œuvre, suggérant son engagement avec son environnement et soulignant la force de son individualité. C’est comme si Rawsthorne elle-même ne pouvait être confinée, sa personnalité éclatante exigeant de l’espace et de l’ouverture, même au sein du monde par ailleurs claustrophobique de l’artiste.
Au-delà de ce portrait singulier, Bacon a immortalisé Rawsthorne dans une série de triptyques qui exploraient son caractère à travers des formes expressives et torturées. Le format du triptyque, essentiel dans l’œuvre de Bacon, lui fournissait une structure pour explorer les identités fragmentées et les perceptions changeantes. Dans ces compositions à panneaux multiples, les traits distinctifs de Rawsthorne sont disséqués et réassemblés, mais ils conservent une force et une cohésion indéniables. Dans Trois études pour le portrait d’Isabel Rawsthorne (1966), Bacon déconstruit son visage en perspectives déformées, chaque panneau capturant un angle différent, créant une unité fracturée mais puissante. Son visage apparaît à la fois familier et fuyant, un mélange de traits reconnaissables et de formes abstraites qui évoquent la complexité de son caractère. Cette technique reflète l’approche de Bacon envers Rawsthorne, la considérant comme plus qu’un sujet statique ; elle est un individu aux multiples facettes dont l’essence résiste à une représentation unique et figée.
L’influence qu’a eue Rawsthorne sur Bacon tenait autant à sa force intérieure et sa complexité qu’à sa présence physique. À travers ces portraits, Rawsthorne apparaît non seulement comme un sujet, mais comme l’incarnation des propres interrogations philosophiques de Bacon sur l’identité, la perception et la beauté chaotique de l’existence. En peignant Rawsthorne, Bacon a saisi non seulement son visage, mais aussi son impact durable sur son art, sa présence devenant un élément durable dans son exploration sans concession de ce que signifie être humain.
Image © flickr / Portrait d'Isabel Rawsthorne debout dans une rue de Soho © Francis Bacon 1967L\'œuvre de Rawsthorne en tant que peintre explorait les thèmes de la Transformation, du mouvement et de la nature fluide de l\'identité, en soulignant les liens profonds entre l\'expérience humaine et le monde naturel. Sa vision artistique, enracinée dans une enfance passée à dessiner des animaux, a d\'abord adopté un style naturaliste. Avec le temps, son langage visuel a évolué vers des formes squelettiques, presque primales, capturant une essence de mouvement et d\'identité à la fois viscérale et intemporelle. Cette progression a été façonnée par son étude de l\'art de la Renaissance et son observation des danseurs de ballet, dont les gestes et la physicalité ont profondément influencé sa représentation de sujets dynamiques et en évolution.
L\'œuvre de Rawsthorne, Migration (1912-1992), illustre sa capacité unique à fusionner des formes naturalistes et abstraites dans des compositions obsédantes et éthérées. Dans ces œuvres, les oiseaux et les animaux apparaissent comme des figures spectrales dans de vastes paysages existentiels, rendus par des coups de pinceau texturés et superposés qui capturent à la fois le mouvement et la fragilité. Ses animaux ne sont ni purement représentatifs ni complètement abstraits ; ils existent plutôt comme des symboles de transience et de résilience.
Les influences stylistiques de ses pairs artistes – notamment Giacometti, Picasso et Bacon – sont évidentes dans son travail, mais Rawsthorne a réussi à créer un style qui lui était propre. Les explorations de l\'isolement existentiel et des formes allongées de Giacometti ont trouvé un écho dans l\'approche de Rawsthorne de la figure humaine, qu\'elle dépeignait comme une présence éphémère, presque spectrale. Son influence est visible dans ses représentations minces et délicates, comme Study Of A Ballet Dancer (1960), où les corps et les formes semblent souvent pris entre l\'existence matérielle et une dimension spectrale. De même, ses représentations reflètent la fascination de Bacon pour la distorsion des corps et des visages, comme on le voit dans des œuvres telles que Alan Rawsthorne (1966), bien que Rawsthorne se soit écartée de sa violence viscérale, imprégnant ses distorsions d\'un sentiment de Transformation plutôt que de tourment.
L\'ensemble des œuvres de Rawsthorne témoigne de sa perspective unique et de son art inflexible. Son exploration de l\'identité, du mouvement et de l\'équilibre délicat entre nature et humanité atteste de sa compréhension sophistiquée des complexités de la vie, faisant d\'elle une artiste dont l\'héritage mérite d\'être reconnu et célébré en soi.
Le passage de Rawsthorne au design de costumes et de décors a marqué une expansion significative de son répertoire artistique, canalisant ses talents vers de nouveaux domaines d’expression. Au cours des années 1950, elle est devenue une créatrice très demandée pour certaines des scènes les plus prestigieuses de Londres, notamment le Royal Opera House et Covent Garden. Son travail dans ce domaine était une extension naturelle de sa vision artistique, car elle transposait dans le monde de la performance la même sensibilité au mouvement, à la forme et à l’émotion qui caractérisait ses peintures. L’approche de Rawsthorne en matière de conception de costumes était ancrée dans sa formation de peintre, conférant une qualité sculpturale aux vêtements qu’elle créait. Plutôt que de se concentrer strictement sur des designs d’époque ou conventionnels, Rawsthorne mettait l’accent sur les formes expressives, les couleurs dynamiques et les silhouettes audacieuses. Chaque pièce était conçue pour rehausser la résonance émotionnelle des personnages, plongeant le public dans un univers à la fois authentique et transformateur.
Cette immersion dans les arts de la scène a profondément influencé ses œuvres visuelles, insufflant à ses pièces ultérieures une qualité dynamique. Les représentations de danseurs célèbres telles que Margot Fonteyn et Rudolf Nureyev par Rawsthorne saisissent non seulement leurs formes physiques, mais aussi la nature éthérée du mouvement lui-même. Ces portraits révèlent sa fascination grandissante pour le potentiel expressif du Human Body, où la grâce et la tension coexistent, et où le mouvement devient une extension de la personnalité et de l’humeur. À travers ses portraits, elle créait un sentiment d’énergie viscéral, comme si ses sujets étaient saisis en plein mouvement, suspendus dans des instants éphémères mais puissants. L’emphase du monde théâtral sur la narration par le biais d’éléments visuels se reflète dans ses peintures ultérieures, où l’influence de la scène a apporté une intensité nouvelle, la poussant à explorer des compositions plus vastes et plus expressives.
Pendant une grande partie de sa vie, Rawsthorne a été principalement reconnue en fonction des artistes monumentaux avec qui elle partageait amitiés, ateliers et inspiration créative. Ces derniers ont d'ailleurs immortalisé sa présence sur la toile d'une manière qui a à la fois façonné et limité son héritage. Cependant, des réexamens récents de son œuvre et de sa vie révèlent Rawsthorne comme une artiste puissante et autonome, dont les contributions au modernisme du XXe siècle méritent une reconnaissance singulière. Au-delà du rôle de muse, l'héritage de Rawsthorne est celui d'une force créatrice farouchement originale, dont l'œuvre combine des éléments de réflexion, de modernisme abstrait et une connexion profonde avec la nature et le mouvement. Ses œuvres, autrefois éclipsées, invitent désormais les spectateurs dans un monde complexe où la nature, l'identité et le caractère éphémère de l'existence fusionnent en des formes à la fois saisissantes et sublimes.