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En entretien : Joe Syer

Joe Syer est le fondateur de MyArtBroker et le principal expert de Banksy au Royaume-Uni, fort de plus de dix ans d'expérience sur le marché.

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Ici, en entretien avec notre rédactrice en chef Lucy Howie, il évoque la première œuvre de Banksy dont il a fait l'acquisition, et livre ses conseils aux collectionneurs débutants sur la manière de constituer leur propre collection.

LH : Joe, vous collectionnez et travaillez sur le marché de Banksy depuis des années. Quand et pourquoi avez-vous acheté votre toute première œuvre de Banksy ?

JS : J'ai toujours été intéressé par le travail et les images de Banksy en grandissant. Au début des années 2000, Banksy était encore un artiste underground, loin de la notoriété grand public dont il jouit aujourd'hui. Nous avons acquis notre première œuvre de Banksy en 2009 et, depuis, nous cherchons à enrichir notre collection et à la développer autant que possible.

Cette première estampe était une « Grannies » signée, achetée pour 2 400 livres sterling. Une autre estampe que nous avons acquise est « Strawberry Donuts ». À l'époque, nous l'avons payée 2 700 livres sterling. Environ une semaine plus tard, un particulier sur eBay nous en a offert 3 000 livres sterling. Je me suis dit : « Je peux gagner 300 livres sterling en une semaine… c'est une somme incroyable ! » Évidemment, cette estampe vaut aujourd'hui 90 000 livres sterling.

LH : Où avez-vous acheté l'estampe « Grannies » ?

JS : Nous avons acquis « Grannies » auprès d'un client privé. Elle a été achetée encadrée, puis nous l'avons revendue à un autre client qui a fait retirer le cadre. Une fois sortie de son encadrement, elle présentait des problèmes d'état sur toute sa surface ; par conséquent, le client nous l'a retournée. Cet épisode nous a servi de leçon la plus précieuse sur ce marché et, depuis lors, nous ne traitons plus que des œuvres non encadrées. Cela nous permet de nous assurer que nous pouvons vérifier l'état complet de l'estampe avant toute vente. Lorsqu'une œuvre est encadrée, elle semble parfaite, mais ce n'est qu'après l'avoir sortie de son cadre, consulté un spécialiste en conservation et obtenu un rapport d'état complet que l'on réalise son véritable état de conservation. Cette estampe « Grannies » en particulier avait été à la fois gravement endommagée et mal restaurée.

LH : Quel genre d'échanges avez-vous eus au moment de vendre les « Grannies » ? Avez-vous songé à conserver cette estampe un peu plus longtemps ?


JS : Nous parlons ici de 2009. MyArtBroker n'en était qu'à ses balbutiements et il ne s'agissait pas pour nous de conserver cette estampe. Nous cherchions à réaliser une rotation et à passer à l'œuvre suivante ; c'était un profit intéressant à l'époque.

LH : Était-ce ce qui vous a attiré chez Banksy, dans l'idée d'acheter une estampe et de réaliser des retours sur investissement à court terme ?

JS : J'étais courtier et marchand sur le marché à cette époque, qui n'était alors pas aussi dynamique qu'aujourd'hui. Les gens achetaient et vendaient sur eBay. Lorsque nous avons lancé notre activité, nous étudions différents marchés actifs ; Banksy figurait déjà parmi les plus intéressants, bien que le niveau de prix soit très différent de ce qu'il est aujourd'hui.

LH : Comment diriez-vous que le marché a évolué au cours de cette période ?

JS : La valeur des œuvres de Banksy était en hausse constante depuis 2010, à raison de 10 à 15 % par an, avant que le marché ne connaisse une véritable accélération dès 2015, avec des bonds annuels de 20 à 30 %. Chaque exposition ou création urbaine de l'artiste entraînait une progression spectaculaire, non seulement des prix, mais aussi de la demande. Parallèlement, l'essor du commerce électronique et des technologies a été exponentiel. Depuis 2010, les collectionneurs sont devenus plus familiers avec la vente et l'achat d'estampes et d'éditions en ligne.

LH : La croissance du marché vous a-t-elle surpris, ou était-ce ce à quoi vous vous attendiez ?

JS : Au cours de ces dernières années, l'ampleur de la croissance du marché nous a indéniablement surpris. Nous avions toujours pensé qu'après 2008-2009, le marché resterait durablement dynamique. Toutefois, nous n'avions pas anticipé les gains considérables enregistrés sur une période aussi courte, en particulier en 2020, année durant laquelle le marché a connu une véritable envolée.

Tout cela repose essentiellement sur la loi de l'offre et de la demande. Banksy a cessé de produire des estampes pour le public en 2010, la demande est donc aujourd'hui immense. Cela signifie que les prix devraient continuer à augmenter, et nous restons très confiants quant à la pérennité du marché à long terme. Banksy est le Warhol des temps modernes, cela ne fait aucun doute.

LH : Oui, la demande pour les œuvres de Banksy est presque inégalée à l'heure actuelle, et le marché a connu une progression à un rythme sans précédent au cours des deux dernières années. Pensez-vous que cela soit en partie dû à la pandémie de Covid-19 ?

JS : La pandémie a indéniablement influencé le comportement du marché en 2020. Beaucoup de personnes, confinées chez elles, ont soudainement prêté attention à leurs murs. De nombreux investisseurs ont également quitté le marché boursier, leurs actions et actifs n'étant pas performants ; il semblait alors plus judicieux de placer leurs fonds sur le marché de l'art.

Par ailleurs, peu d'estampes de Banksy étaient disponibles en 2020. Ce fut une véritable frénésie, les œuvres accompagnées d'un certificat Pest Control étant rares. De surcroît, Pest Control ne délivrait pas de certificats d'authenticité durant cette période. Par conséquent, la demande a largement surpassé l'offre.

CS : Qu'avez-vous acquis après la première estampe Grannies que vous avez achetée en 2009 ?

JS : Nous nous sommes ensuite tournés vers « Girl With Balloon ». Nous en avons acquis un certain nombre, identifiant cette pièce comme une œuvre majeure de Banksy sur laquelle nous nous sommes véritablement positionnés. Et nous continuons, encore aujourd'hui, à acquérir « Girl With Balloon ». C'est une estampe que nous achèterions en toute occasion.

LH : Pourquoi pensez-vous que Girl With Balloon exerce une telle fascination sur le public ?

JS : C'est sa simplicité. Il s'agit d'une image très épurée, mais qui recèle une grande profondeur et une multitude de connotations. Elle est facile à exposer et agréable à regarder.

L'image repose également sur une dichotomie. Certains y voient la jeune fille renonçant à l'espoir en lâchant le ballon, tandis que d'autres y perçoivent la capture de cet espoir. Les interprétations de cette œuvre sont si nombreuses qu'elle demeure pertinente au quotidien, au gré des événements mondiaux. Elle a d'ailleurs été élue œuvre préférée des Britanniques en 2017.

Parallèlement, certaines œuvres de Banksy dérangent, à l'instar de « Christ With Shopping Bags » ou de « Napalm ». Mais Girl With Balloon demeure une pièce très facile à intégrer dans un cadre domestique.

LH : Vous devez voir passer un nombre considérable d'estampes de Banksy, compte tenu de la forte demande sur le marché. Vous arrive-t-il de rencontrer de fausses estampes de Banksy ?

JS : Oui, c'est une situation fréquente. Pest Control a été créé en 2008 en raison de la prolifération de faux sur le marché. Tant de fausses estampes étaient vendues sur eBay, par exemple, que Banksy a dû mettre en place un comité d'authentification. Pest Control et son processus d'authentification infaillible ont soutenu la demande pour les estampes de Banksy. Certains autres segments du marché ne disposent pas d'un processus aussi rigoureux pour l'authentification des œuvres d'un artiste ; c'est pourquoi les estampes de Banksy constituent une option sûre et fiable lors d'une acquisition.

Prenons l'exemple de Damien Hirst : il dispose certes de son comité d'authentification HIAC, mais celui-ci ne couvrait pas toutes ses estampes et a aujourd'hui cessé ses activités. Les nouveaux investisseurs et collectionneurs qui sont arrivés sur le marché apprécient cette provenance irréprochable et la certitude que les œuvres sont authentiques et validées par Banksy. Cela apporte aux collectionneurs une grande tranquillité d'esprit, celle d'acquérir des pièces à la provenance attestée sur un marché parsemé de contrefaçons.


LH : Comment repérez-vous une contrefaçon ?

JS : Nous sommes en mesure de déceler des irrégularités dans l'impression ainsi que des nuances chromatiques disparates entre les estampes. Il arrive que cela tienne à des détails triviaux, tels que le nombre d'exemplaires d'une édition. C'est absurde, mais certains faussaires produisent ces œuvres en utilisant des tirages erronés. Par ailleurs, la signature de Banksy a évolué à plusieurs reprises au fil des années ; il faut donc posséder une connaissance extrêmement pointue de son travail pour identifier la signature correspondant à une période précise de sa carrière.

La clé de l'authenticité réside dans la provenance. Si une œuvre ne s'accompagne pas d'un certificat Pest Control et que le vendeur se montre évasif quant aux détails de son historique, il s'agit là d'un signal d'alarme immédiat.

Cela étant dit, il arrive que certaines personnes aient acquis une pièce directement auprès de Pictures On Walls ou de Banksy lui-même par le passé, et que le propriétaire de l'estampe n'ait tout simplement pas pris le temps de faire authentifier l'œuvre. En définitive, la provenance demeure un élément fondamental du marché, déterminant la valeur des œuvres.

LH : Il ne s'agit donc pas nécessairement de savoir si l'estampe est signée ou non ?

JS : Pour les estampes non signées, le cas de Banksy est bien différent. La plupart des autres artistes ne créent pas réellement d'éditions non signées, mais Banksy l'a fait car c'était un moyen de diffuser son œuvre rapidement et auprès du grand public.

Dès lors que votre estampe de Banksy est numérotée, accompagnée d'une provenance et d'un certificat d'authenticité Pest Control, nous apportons notre aide au vendeur dans la mesure du possible. Nous ne traitons aucune œuvre dépourvue de certificat Pest Control car, en termes simples, cela signifie que nous ne sommes pas en mesure d'expertiser l'estampe nous-mêmes.

LH : Quels conseils donneriez-vous aux nouveaux collectionneurs ? Par où devraient-ils commencer ?

JS : Je dis toujours aux nouveaux collectionneurs de prendre leur temps, d’effectuer leurs recherches avec diligence et de s’assurer de bien comprendre les rouages du marché. Ne vous précipitez pas pour prendre une décision ; soyez serein et enthousiaste vis-à-vis de votre acquisition.

Vous devez également avoir la certitude que a) vous ne payez pas une œuvre au-dessus de sa valeur de marché et b) l’œuvre que vous achetez est authentique.

C’est précisément pour cette raison que nous offrons des conseils totalement impartiaux et gratuits à nos clients, en particulier aux nouveaux collectionneurs qui n’ont peut-être jamais investi de telles sommes dans des œuvres d’art. Il est essentiel qu’ils soient satisfaits de leur achat et qu’ils aient pleinement confiance dans leur acquisition.

Par ailleurs, s’agissant de Banksy, achetez d’abord avec vos yeux et non avec vos oreilles. Si vous comptez accrocher l’œuvre chez vous, peu importe ce qu’un marchand pourra vous dire, c’est vous qui vivrez avec. Si l’image ne vous plaît pas et qu’elle ne vous fait pas sourire au quotidien, n’achetez pas.

Si vous achetez dans une optique d’investissement, la donne est légèrement différente. Les investisseurs se concentrent sur le prix et le potentiel de croissance : c’est une tout autre approche.

Au cours des dernières années, nous avons observé un changement dans les habitudes d’achat, avec un nombre croissant de personnes acquérant des œuvres à des fins d’investissement. À nos débuts chez MyArtBroker, et jusqu’à il y a cinq ou six ans, les gens achetaient parce qu’ils aimaient l’œuvre et souhaitaient l’exposer chez eux. Aujourd’hui, le marché est davantage porté par l’investissement que par le pur plaisir esthétique.

LH : Selon vous, à quoi ressemble une collection d'estampes saine ?

JS : Chaque personne est différente. Du point de vue d'un collectionneur, une collection saine serait une sélection d'artistes et d'œuvres qu'il prend plaisir à contempler au quotidien et qui lui procurent de la joie. Si la collection conserve sa valeur ou si elle est amenée à prendre de la valeur, c'est un atout supplémentaire.

En revanche, le point de vue d'un investisseur est tout autre. On pourrait suggérer à un investisseur qu'il est judicieux d'approfondir l'œuvre d'un artiste en particulier. Mais il peut, parallèlement, être parfois avisé de répartir ou de diversifier son portefeuille entre plusieurs artistes, ce qui peut également porter ses fruits.

Il s'agit là de deux approches et de deux perspectives très distinctes. Là où un collectionneur peut être davantage attaché affectivement à ses acquisitions, un investisseur pourra justifier la vente d'une œuvre selon une logique purement comptable.

LH : Est-ce cet aspect émotionnel qui rend la collection d'œuvres si attrayante pour tant de personnes ? Le fait d'offrir à un investisseur une expérience unique et gratifiante sur le plan affectif, tout en générant des rendements ?

JS : Exactement. Prenez d'autres actifs tels que les actions et les parts de marché, voire même le vin. Vous ne pouvez pas profiter de ces actifs. Avec les œuvres d'art, en revanche, vous pouvez les exposer chez vous et en profiter, avec la certitude que si vous devez les vendre un jour, vous le pourrez toujours. Les actions et les parts de marché sont immatérielles, le vin peut susciter la tentation d'être bu, tandis que vous ne pouvez porter qu'une seule montre ou conduire qu'une seule voiture à la fois !

LH : Il est évident que Banksy séduit un grand nombre de collectionneurs actuellement. Mais qu'appréciez-vous le plus chez lui ?

JS : J'adore l'anonymat de Banksy en tant qu'artiste. Banksy réalise un nombre important d' actions caritatives dont personne n'est au courant, et je trouve cela tout à fait admirable. J'aime également ses premières œuvres, à l'époque où il orchestrait des coups d'éclat, comme lorsqu'il s'introduisait au National Museum pour y exposer ses propres œuvres ; je trouvais cela génial.

J'apprécie aussi énormément le fait que personne ne sache ce qu'il advient de Banksy à un instant T. Il y a tant de spéculations sur son identité... Pour ma part, cela n'a aucune importance ! S'il souhaite rester anonyme, qu'il le reste. Dans un monde saturé de vidéosurveillance où chacun cherche à obtenir ses quinze minutes de célébrité, Banksy résiste à cette tendance, et je trouve cela remarquable ! Cela fait partie intégrante de son mystère.

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