Présentant certaines de ses œuvres les plus célèbres – et les plus onéreuses –, cette exposition subversive, organisée dans une petite boutique de Westbourne Grove, a imposé cet artiste insaisissable au visage dissimulé comme un acteur majeur de la scène artistique contemporaine.
Elle a également marqué l'entrée de Banksy sur le marché de l'art commercial : la moitié des 22 œuvres présentées lors de l'exposition avaient été vendues avant même son ouverture.
Dans cet article, nous examinons de plus près Crude Oils – l'exposition londonienne qui a propulsé la carrière de Banksy – et certaines des œuvres emblématiques qui l'ont définie.
De la rue aux cimaises : les premières expositions de Banksy
En 2000, Banksy a commencé à déplacer ses œuvres de la rue vers un nouvel écrin : la galerie.
La même année, l'artiste a tenu sa toute première exposition personnelle au Severnshed, un restaurant du port de Bristol situé juste à côté du célèbre Thekla, un bateau reconverti en salle de spectacle qui allait plus tard être orné de l'emblématique fresque de Banksy, The Grim Reaper (2005).
Cette exposition de petite envergure fut suivie d'une autre, Existencilism (2002), qui fut la toute première exposition de Banksy aux États-Unis. On y retrouvait des œuvres iconiques telles que Barcode, Queen Victoria, Love Is In The Air et Laugh Now.
En 2003, Banksy a organisé l'exposition « Turf War » dans l'East End de Londres. Cet événement allait marquer un tournant décisif dans sa carrière.
Faisant les gros titres en raison de son usage controversé d'animaux vivants, l'exposition a suscité l'indignation des militants pour la cause animale, tout en rencontrant par ailleurs un franc succès critique.
Ce sont ces animaux – ainsi que la nature ironique et critique de l'exposition – qui ont ouvert la voie à l'une des expositions de Banksy les plus emblématiques, novatrices et subversives à ce jour : Crude Oils.
Banksy inaugure « Crude Oils » à Notting Hill (Londres, 2005)
En octobre 2005, Banksy a dévoilé l'exposition Crude Oils. Celle-ci s'est tenue sur une période d'à peine une semaine, du 22 au 24 octobre, dans une petite boutique située au 100 Westbourne Grove, dans le quartier londonien de Notting Hill.
Qu'est-ce qui rendait cette exposition si singulière ? Il s'agissait de la première confrontation majeure entre la légende du street art et le canon de l'histoire de l'art.
Crude Oils a eu lieu quelques mois seulement après que l'artiste a entrepris son premier voyage important en Palestine, où il a réalisé neuf œuvres notables, dont « Love Is In The Air » ou « Flower Thrower », Cut It Out et The Segregation Wall, peintes sur et autour du mur de séparation en Cisjordanie.
L'élément le plus distinctif – et potentiellement périlleux – de l'exposition ? L'espace de la galerie était habité par 200 rats noirs vivants.
Pourquoi des rats ? Banksy s'en est expliqué :
Les rats n'ont pas manqué de poser problème. Steve Lazarides, ancien galeriste de Banksy, a évoqué les nombreuses difficultés logistiques et juridiques entourant l'exposition :
« Il m'a fallu, je dirais, quatre mois pour trouver un lieu qui nous autorise à faire courir quelque deux cents rats vivants à l'intérieur. Nous avons tout aménagé pour qu'ils ne puissent pas s'échapper ; nous avions rédigé une décharge de responsabilité que les visiteurs devaient signer avant d'entrer, stipulant que, eh bien, vous savez, "si vous vous faites mordre par l'un des rats, c'est votre propre faute" ; et puis, nous ne pouvions accueillir que cinq personnes à la fois dans l'exposition. J'avais donc un chronomètre, je réglais leur temps, ils avaient deux minutes, puis ils devaient repartir. »
Malgré le caractère peu conventionnel de l'exposition, le public fut au rendez-vous ; consultez l'une des critiques de l'époque ici pour vous faire une idée de l'expérience.
Quant aux œuvres exposées aux murs, elles sont devenues certaines des plus célèbres de Banksy. Au nombre de plus de vingt, chacune constituait une relecture de peintures à l'huile classiques de Vettriano, Hopper, Warhol, Monet et van Gogh.
Regard sur les peintures à l'huile de Banksy exposées
L'exposition présentait certaines huiles sur toile entièrement peintes par Banksy lui-même, bien que d'après des chefs-d'œuvre de peintres célèbres, tels que « Show Me The Monet » et « Sunflowers From Petrol Station ». Parallèlement à ces œuvres, qui révélaient pour la première fois la virtuosité technique de Banksy sur un médium autre que la peinture en aérosol, figuraient des retouches de toiles dénichées par l'artiste dans des marchés aux puces. Toutes ces « Crude Oils » illustraient l'art avec lequel Banksy détourne des scènes familières ; examinons à présent certaines des œuvres les plus emblématiques de l'exposition...

Show Me The Monet
Show Me The Monet fut l'œuvre phare de l'exposition.
En détournant le célèbre « Bridge Over A Pond Of Water Lillies » de Monet — l'une des nombreuses peintures que l'artiste impressionniste a consacrées à ses jardins de Giverny, en Normandie — Banksy adresse ici un pied de nez à l'establishment artistique.
Brisant le charme bucolique de la scène pastorale de Monet, Banksy y ajoute deux symboles du désordre et du déclin urbain : un chariot de supermarché abandonné et un cône de signalisation, bien loin de toute circulation.
Dans la salle d'exposition, le tableau était accompagné d'un « gardien » de musée mort — ou plutôt d'un squelette vêtu d'un uniforme — assis juste à sa droite.
En 2020, Show Me The Monet est passé sous le marteau et a été adjugé près de 7,6 millions de livres sterling. Il est devenu à l'époque la deuxième œuvre de Banksy la plus chère vendue aux enchères. Il a été révélé par la suite que le tableau avait été vendu par le couple qui, seul, avait eu le courage d'accueillir l'exposition Crude Oils de Banksy à ses débuts.

« Sunflowers From Petrol Station »
Parmi les peintures de la série Crude Oil figurait une œuvre devenue, en 2021, la troisième plus chère de Banksy. Son titre ? Sunflowers From Petrol Station.
Ici, Banksy s'approprie les iconiques tournesols de Van Gogh, les place dans une pièce chaude et étouffante, et oublie de les arroser.
Vision mélancolique, la peinture évoque un bouquet négligé, semblable à ceux que l'on pourrait trouver sur l'esplanade d'une station-service à la fin d'une chaude journée d'été.
« Soup Can »
Une autre des iconographies subversives de Banksy à faire sa première apparition publique dans le cadre de l'exposition Crude Oils est Soup Can.
Cette image audacieuse aux contours nets évoque le Pop Art. Instantanément reconnaissable et familière, elle se réapproprie les estampes emblématiques de la Campbell’s Soup réalisées par Andy Warhol, en les adaptant pour un public britannique.
Selon la tradition, Warhol a créé ses Campbell’s Soup Cans en raison de leur lien étroit avec le capitalisme et le consumérisme américains.
Dans sa propre version revisitée de ces images classiques, qui figure également dans la série d'estampes Soup Cans (Quad), Banksy se détourne des États-Unis pour privilégier une marque britannique omniprésente : la gamme Tesco Value.

« Monkey Poison »
Alliant la fascination de Banksy pour les singes et la tradition rigide mais impressionnante des maîtres anciens hollandais, Monkey Poison a également été présentée lors de l'exposition Crude Oils.
Dans cette œuvre, Banksy utilise la technique du pochoir pour représenter un singe buvant de l'essence par-dessus une reproduction de scène villageoise, évoquant celles peintes par Jan Hendrik Verheijen ou Paulus Potter.
Profondément moqueuse et satirique, la pièce pose au spectateur une question que Banksy n'a cessé de soulever tout au long de sa carrière : « consommons-nous » les œuvres d'art comme nous le ferions avec d'autres produits de consommation ? Et le faisons-nous sans réelle réflexion ?
Kate Moss
Autre clin d'œil à Warhol, l'œuvre Kate Moss de Banksy « réinterprète » les peintures de Marilyn Monroe, mondialement célèbres, réalisées par l'artiste américain au cours des années 1960 et 1970.
À l'instar des Soup Cans, Banksy veille toutefois à ancrer son œuvre auprès d'un public britannique : il remplace Marilyn au centre de l'image par le célèbre mannequin originaire de Croydon, Kate Moss, véritable figure emblématique.
Reprenant à son compte la pratique de Warhol, Banksy a depuis décliné Moss dans une variété de coloris, notamment abricot et or, bleu et gris, rose, rose foncé, et violet, produisant ainsi un nombre important d'estampes représentant Moss.
En mai 2022, l'une des peintures de Monroe originales de Warhol – Shot Sage Blue Marilyn (1964) – a été adjugée 195 millions de dollars (158,17 millions de livres sterling) chez Christie's New York, devenant ainsi l'œuvre d'art du XXe siècle la plus chère jamais vendue.

« Crude Oil » (Vettriano)
Autre œuvre marquante de la série Crude Oils de Banksy, Crude Oil - Vettriano détourne The Singing Butler de Jack Vettriano, transformant cette image populaire d'une danse romantique sur la plage en une critique acerbe de la négligence environnementale. Dans cette œuvre de 2005 réalisée à l'huile et à la peinture en aérosol, Banksy réinterprète la scène en y intégrant deux personnages en combinaison de protection, peinant à évacuer un fût de pétrole à proximité, tandis que le couple élégamment vêtu poursuit sa valse, inconscient de la crise qui se joue. L'œuvre, exposée pour la première fois lors de l'exposition Crude Oils en 2005, sera présentée lors de la vente Sotheby’s London Modern & Contemporary Evening Auction le 4 mars 2025, avec une estimation située entre 3 000 000 et 5 000 000 de livres sterling. Provenant de la collection privée de Mark Hoppus, bassiste du groupe Blink-182, cette vente confère à l'œuvre une dimension culturelle supplémentaire, mêlant street art, célébrité et militantisme environnemental en une déclaration provocante.








